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Lu pour vous : Bertin Béa : « L'

http://afrique.lepoint.fr  30/04/2018 à 14:14 - Modifié le 30/04/2018 à 17:18 | Le Point Afrique

 

PROPOS RECUEILLIS PAR MURIEL DEVEY MALU-MALU

 

ENTRETIEN. Député, membre du Parlement panafricain, ex-ministre, le secrétaire général du parti de l'ex-président Bozizé s'est confié au Point Afrique sur la situation de son pays.

 

Membre du Comité de pilotage chargé de mettre en place la Commission Vérité, justice, réparation et réconciliation, Bertin Béa réside à Bangui où il est le secrétaire général du Kwa Na Kwa (KNK)En langue sango, Kwa Na Kwa signifie « le travail, rien que le travail ». De passage à Paris, il s'est confié au Point Afrique sur la situation, notamment sécuritaire, de la République centrafricaine et les défis auxquels le pays est confronté.

Le Point Afrique : Bien que secrétaire général du KNK, vous avez choisi de soutenir le président Touadéra. Pourquoi ?

 

Bertin Béa : Le KNK avait signé un accord politique avec Anicet-Georges Dologuélé avant le premier tour de la présidentielle de 2015-2016. Mais une large partie du KNK a suivi Faustin-Archange Touadéra, qui a été vice-président du KNK. Touadéra ayant gagné la présidentielle, nous avons estimé que, vu les nombreux défis que le pays devait relever, il fallait apporter un soutien au nouveau chef de l'État, d'autant plus qu'il n'avait pas la majorité au Parlement.

 

On assiste à un regain de violences en RCA, notamment à Bangui. Quelle partie du territoire contrôle réellement l'État centrafricain ?

 

Sur les 16 préfectures que compte le pays, 14 sont occupées par des forces armées, anti-balaka et séléka. Les récents développements au niveau du Km5 à Bangui démontrent que l'ensemble du pays risque de passer sous le contrôle des forces négatives.

La menace d'une offensive de groupes armés sur Bangui est donc réelle ?

 

L'objectif de prendre Bangui a clairement été défini par Ali Darassa et Noureddine Adam lors du rassemblement de leurs troupes à Kaga Bandoro. Leur présence au Km5 et l'attaque qui a eu lieu contre le contingent égyptien démontrent que les belligérants ont l'intention de contrôler Bangui. Cela devient inquiétant.

 

À combien évalue-t-on le nombre de groupes armés aujourd'hui ?

 

On les estime à une quinzaine, mais les groupes armés se métamorphosent au gré des intérêts et des calculs. Il est donc difficile de les chiffrer exactement. À part celui de Noureddine Adam, la plupart des autres groupes armés sont engagés dans les opérations de désarmement, démobilisation, réinsertion et rapatriement (DDRR).

 

D'où ces groupes armés tirent-ils leurs ressources ? Qui les soutient ?

 

Ces groupes armés ont réussi à mettre la main sur les gisements miniers. Cela leur procure d'importantes ressources financières qui alimentent leurs réseaux et leur permettent d'acheter des armes. Les activités criminelles sont transnationales, mais l'État centrafricain n'a pas les moyens de contrôler ses frontières. C'est un grand sujet de préoccupation.

 

Où en est-on de la réforme de l'armée et du programme DDRR ?

 

On n'a pas encore véritablement lancé le processus DDRR. L'État ne dispose pas de ressources suffisantes pour piloter un tel programme. Il ne peut compter que sur l'appui des partenaires extérieurs. En outre, tous n'adhérent pas à ce programme et ne partagent pas la même vision stratégique. Les groupes armés estiment qu'il faut donner de l'argent cash pour obtenir la démobilisation et le désarmement. Les bailleurs ont un autre point de vue.

 

Qu'est-ce qui a contribué à fragiliser l'armée ?

 

Il y a plusieurs causes. Nous sommes un pays jeune où la construction de l'État et de la nation n'est pas finalisée. Nous avons encore une mosaïque d'ethnies qui font que l'armée n'est pas le reflet d'un esprit patriotique et républicain. En outre, la tendance de nos chefs d'État a été de préserver leur pouvoir contre d'éventuels coups d'État, en mettant en place des gardes prétoriennes, bien équipées et formées, au détriment de l'armée nationale. Cela a commencé dès Bokassa et cela a abouti à une dislocation de l'armée, qui doit faire l'objet d'une refonte totale.

 

Que penser de l'arrivée des Russes qui viennent former des soldats centrafricains et apporter du matériel militaire  ?

 

Je suis membre de la commission des Affaires étrangères à l'Assemblée nationale. Jusqu'à aujourd'hui, on n'a pas encore vu les termes de l'accord entre la Russie et la République centrafricaine. On a seulement appris que la Russie a obtenu la levée de l'embargo sur les armes et qu'elle a commencé à livrer des armes. Nous observons qu'il y a des Russes dans la garde rapprochée du chef de l'État. Faute d'informations supplémentaires, il m'est difficile de me prononcer sur ce sujet. Nous attendons d'en savoir plus pour nous prononcer.

 

La RCA est la base arrière de groupes armés étrangers. Leur présence n'est-elle pas un risque de déstabilisation de la sous-région ?

 

La RCA abrite en effet de nombreux groupes armés étrangers provenant des pays voisins. L'État centrafricain n'existant quasiment plus, il y a comme un appel d'air qui aspire ces groupes qui s'installent en RCA pour se réorganiser et se préparer à déstabiliser leur pays. On peut citer le cas de rebelles de la Guinée équatoriale et d'éléments du M23 de la RDC qui s'étaient évadés de prison. À partir de la RCA, il y a des risques de déstabilisation de la sous-région. C'est très préoccupant.

 

Comment réagissent les pays voisins face à cette situation ?

 

En tant qu'observateur politique, j'ai noté plusieurs choses. Malabo a envoyé des missions en RCA pour que le gouvernement centrafricain lui livre ceux qui étaient impliqués dans le coup d'État contre le régime de Malabo. Le contingent gabonais de la Minusca va se retirer, mais son remplacement par une autre force n'a pas été annoncé, alors qu'on a besoin de renforcer les forces de la Minusca. Ce n'est pas un bon signe. Entre la RCA et la RDC, il y a des sujets de crispation à cause de l'évasion de rebelles congolais dont on ne sait pas très bien qui les a aidés. La responsabilité du gouvernement centrafricain n'est pas en cause, car il n'arrive pas à contrôler son territoire, même au KM5 à Bangui.

 

Quel rôle a joué François Bozizé dans la dégradation de la situation politique et sécuritaire ?

 

Quand Bozizé était au pouvoir, la situation était déjà fragile. Il y a eu des manquements et des dysfonctionnements, certes, mais Bozizé a engagé des dialogues et signé des accords de paix avec plusieurs acteurs, y compris Patassé. Mais l'élection a été contestée, ce qui a mis le pays dans la situation que l'on connaît aujourd'hui. On peut mettre à l'actif de Bozizé des mesures au plan économique et financier, dont la construction de routes et l'instauration d'un système de bancarisation des recettes de l'État. Ce qui a permis de donner des gages de sérieux aux bailleurs de fonds et à la RCA d'arriver à l'initiative PPTE.

 

Certains prétendent que Bozizé continue d'instrumentaliser les réseaux affiliés à son parti, notamment l'aile anti-balaka dirigée par son neveu Maxime Mokom. Que leur répondez-vous ?

 

Il m'est difficile de parler à la place de Bozizé. Toutefois, je sais qu'il était en désaccord avec son neveu Sylvain Ndoutingaï. Maxime Mokom appartient à une branche anti-balaka, qui est partie prenante du processus DDRR. Aujourd'hui, Bozizé recherche les conditions d'un dialogue inclusif en RCA pour que le pays puisse trouver le chemin de la paix et de la réconciliation.

 

Des efforts de médiation sous l'égide de Sant'Egidio, de l'Organisation de la Conférence islamique, de l'Union africaine, du Centre de dialogue humanitaire et autres ont été entrepris. Quels en sont les principaux acquis ?

 

On a signé plusieurs accords, notamment sous l'égide de Sant'Egidio. Mais entre la signature d'un accord et son application sur le terrain, il y a toujours une différence. Depuis juillet 2017, le chef de file de ce processus est l'UA, qui a sorti une feuille de route. Une mission de l'UA s'est déployée sur le terrain et a discuté avec les groupes armés. Malgré tout, la situation est encore très préoccupante. D'où la nécessité que d'autres initiatives voient le jour. Je pense notamment à la France, qui dispose de relais au sein du Conseil de sécurité des Nations unies et d'organismes internationaux. Si on arrive à organiser une Conférence régionale sur la RCA, cela peut contribuer à ramener la paix en RCA et dans la sous-région.

 

Le pacte républicain de 2015 prévoyait la mise en place d'une Cour pénale spéciale, d'une commission Justice, vérité, réparation et réconciliation (JVRR) et une réforme du système judiciaire. Où en est-on ?

 

La Cour pénale spéciale a été mise en place et on a procédé à la nomination des magistrats, des officiers de police judiciaire et des deux juges d'instruction. Mais il n'y a pas de local pour abriter la structure et de budget attribué pour faire fonctionner cette cour. S'agissant de la commission VJRR, un comité de pilotage, dont je fais partie, qui doit s'atteler à la mise en place de la commission, a été créé par décret et ses membres nommés. Mais on n'a pas pu organiser des concertations en amont pour que la structure soit la plus représentative et consensuelle possible. Ce que je regrette.

 

La politique d'apaisement et de dialogue prônée par le pouvoir ne va-t-elle pas à contre-courant de la justice et des sanctions des auteurs de crimes de guerre ?

 

Pour qu'il y ait justice, il faut un État fort. Or l'État n'existe pas. Dans les provinces, les tentatives d'installation de tribunaux ont été anéanties. Les bureaux de justice instaurés avec l'appui des partenaires extérieurs ont été détruits. Actuellement, une véritable justice, capable de lancer des procédures en bonne et due forme, n'existe pas. D'où la nécessité de privilégier une justice transitionnelle, plutôt qu'une justice pénale.

 

La mise en place d'une Cour pénale spéciale serait donc prématurée ?

 

Au regard de la réalité du terrain, il me semble en effet que c'est prématuré. Non pas qu'une CPS ne se justifie pas, mais sur le terrain, il est difficile de faire fonctionner les choses correctement. On n'en est pas encore au stade de la répression pénale, mais au stade de la reconnaissance et de la réparation des torts commis.

 

En quoi l'intégration de représentants de groupes armés dans le gouvernement contribue-t-elle à faire avancer la paix ?

 

L'intégration de rebelles dans le gouvernement interpelle tout le monde, car cela ne contribue pas à faire baisser la tension sur le terrain.

 

Les efforts de médiation ont encore peu d'effets sur le terrain, le DDRR piétine, la politique d'apaisement a ses limites… Que faire ?

 

Pour moi, la solution est politique. Après l'étape de la discussion entre le panel de l'UA et les groupes armés, il est prévu d'entamer des discussions politiques. Ce dialogue inclusif destiné à trouver un modus vivendi verrait la participation de tous les acteurs de la crise, y compris Bozizé.

 

Certains pensent que ce dialogue inclusif serait un moyen pour d'anciens dirigeants, dont Bozizé, de rentrer au pays et de s'assurer une certaine impunité pour des crimes qui pourraient leur être reprochés. Que leur répondez-vous ?

 

La présomption d'innocence existe. Ceci dit, avant d'ouvrir des procès, il faut faire baisser le niveau de tension et mettre un arrêt à la souffrance que vivent les populations. Il faut que la population puisse de nouveau vaquer à ses occupations, se soigner, envoyer ses enfants à l'école, circuler librement, etc. C'est la première étape, qui sera suivie d'autres étapes, dont l'étape répressive. Celle-ci consistera à juger les auteurs de crimes de guerre et autres crimes.

 

Cette justice répressive devra s'appliquer à tous…

 

Quand le moment sera venu, il faudra que la justice s'applique à tout le monde de manière équitable. Justice donc, mais dans des conditions d'équité. Quand on voit ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire, on a des inquiétudes réelles. Il ne faudrait pas que la justice des vainqueurs soit reproduite en RCA. Bozizé a été chassé du pouvoir par la coalition rebelle Seleka menée par Michel Djotodia, mais ce dernier ne figure pas sur la liste des sanctions des Nations unies.

 

Les conditions de ce dialogue, avec des soutiens extérieurs, sont-elles réunies ?

 

Ce dialogue s'impose avec urgence. Les acteurs sont disponibles. Mais on craint que les crises syrienne et de RDC, qui mobilisent les partenaires, ne viennent éclipser la nôtre. La venue à Bangui d'Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies, a été un signal positif. Pour renouer le fil du dialogue, nous comptons aussi sur l'appui de la France. C'est notre partenaire historique, avec lequel il y a une proximité linguistique, culturelle et économique, et qui connaît bien la région. Il ne s'agit en aucun cas de soutenir un régime en place mais d'aider le pays à sortir de la crise.

 

Vous avez l'impression que la France vous abandonne ?

 

De temps en temps, on a cette impression. La position de la France n'est pas facile. Quand elle n'intervient pas, on dit qu'elle se désintéresse du sort des populations, quand elle intervient, on l'accuse de faire le jeu de la françafrique. Il lui faut trouver un point d'équilibre. Dans le cadre de la légalité internationale, au sein d'instances internationales comme le Conseil de sécurité des Nations unies, la France peut prendre des initiatives et peser de son poids.

 

 

1 commentaire

S
Il aurait fallu à ce parti politique de prendre comme nom "Koussala Na Koussala" qui n'a pas de connotation mortifère, par rapport à la phonétique Kwa Na Kwa, dont vous connaissez la richesse de la langue sangö, à chacun de situer le sigle qui lui convient le mieux, c'est 1 choix phonétique au son.

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