Notre mission, toujours vous informer
Accueil » Point de vue » Lu pour vous : Casques bleus en Afrique : la spirale infernale
Lu pour vous : Casques bleus en Afrique : la spirale infernale

https://www.lopinion.fr   Thomas Dietrich 08 juin 2018 à 12h45

 

«Si de rares succès en Sierra-Leone ou au Liberia ont quelque peu éclairci son bilan, l’ONU s’est montrée globalement incapable de résoudre les conflits qui ont secoué l’Afrique depuis la fin de la Guerre froide»

 

L’échec est à la hauteur des espoirs qui furent placés en elle. Après quatre ans de présence ininterrompue sur le sol centrafricain, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République Centrafricaine (MINUSCA) n’a pas réussi à rétablir la paix dans ce pays plus vaste que la France et plongé depuis la fin de l’année 2012 dans un chaos généralisé. Le département des opérations de maintien de la paix des Nations Unies emploie pourtant les grands moyens : plus de 10 000 hommes sont déployés sur le terrain. Or, la situation demeure toujours aussi apocalyptique.

Malgré la présence onusienne, l’arrière-pays reste infesté de milices qui, un peu à la manière des Grandes Compagnies moyenâgeuses, mettent en coupe réglée les populations et se livrent au trafic de pierres ou de bois précieux, abondants en Centrafrique. Même dans la capitale, la MINUSCA n’arrive pas à faire régner l’ordre. En témoigne l’échec récent de l’opération destinée à capturer un chef de bande ayant fait du PK5, le quartier musulman de Bangui, son repère. Selon l’avocat Juan Branco, 30 civils auraient même été tués par les casques bleus rwandais au cours de cette opération. Ce bilan lamentable de l’ONU sur la terre de l’empereur Bokassa permet de poser plus largement la question de la légitimité, de l’efficacité et de l’utilité de ses opérations de maintien de la paix sur l’ensemble du continent.

Assassinat. Pourtant, tout avait plutôt bien commencé. Dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’ONU se portait au secours des peuples africains encore sous tutelle coloniale. Dans sa célèbre résolution 1514 de 1960, l’Assemblée générale des Nations Unies proclamait « la nécessité de mettre rapidement et inconditionnellement fin au colonialisme sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations ». Et les adjurations solennelles furent bientôt suivies des actes. Après avoir accordé contrainte et forcée son indépendance au Congo en 1960, la Belgique rechignait à abandonner complètement ce qui fut une possession personnelle de leur roi Léopold II. En sous-main, les Belges tentèrent de déstabiliser la jeune nation et amenèrent la province la plus riche du pays, le Katanga, à faire sécession.

Le gouvernement congolais n’eut d’autre choix que d’appeler à l’aide l’ONU et grâce notamment au courage politique de son secrétaire général Dag Hammarskjöld, une mission onusienne fut mise sur pied. Elle avait pour objectif de combattre les sécessionnistes katangais de Moïse Tshombe, mais aussi de s’assurer du départ réel des colonisateurs belges. D’aucuns affirmèrent plus tard que le suédois Dag Hammarskjöld paya son engagement en faveur des pays du Tiers-Monde et que le crash d’avion dont il fut victime en 1961 était en fait un assassinat motivé par ses prises de positions politiques, notamment sur la question congolaise.

Jusqu’à la chute du Mur de Berlin, l’ONU se vit confinée à un rôle purement symbolique en Afrique, obligée d’assister en faire-valoir à la lutte des deux grands blocs pour le contrôle du monde. La dislocation de l’URSS, la dispersion entre de mauvaises mains de son formidable arsenal militaire ainsi que les aspirations démocratiques des peuples allaient plonger le continent dans une zone de turbulences. Mais l’ONU n’allait pas devenir le deus ex machina tant désiré en ces temps troublés. L’exemple le plus saisissant fut celui du Rwanda. En effet, la MINUAR fut incapable d’arrêter l’extermination des tutsi et ce fut en vain que le canadien Roméo Dallaire, le chef de la mission onusienne, réclama à ses supérieurs des renforts et un mandat plus offensif lui permettant de neutraliser les génocidaires.

Rongé par la culpabilité, Roméo Dallaire finit par sombrer dans la dépression. Il fut découvert inanimé sur un banc public de son pays natal, et ce matin de 2000, il semblait que ce n’était pas seulement lui qu’on conduisait en soins intensifs, mais aussi le grand corps moribond des opérations onusiennes. Car, si de rares succès en Sierra Leone ou Liberia ont quelque peu éclairci son bilan, l’ONU s’est montrée globalement incapable de résoudre les conflits qui ont secoué l’Afrique à compter de la fin de la Guerre froide.

Conflits au long cours. Bien que le continent ait connu une diminution progressive du nombre de foyers de tension, il fait aussi face depuis le tournant du millénaire à des conflits au long cours, extrêmement complexes et meurtriers, faisant intervenir une nébuleuse d’acteurs, allant des grandes puissances occidentales aux milices locales en passant par des gouvernements peu soucieux du devenir de leur population. Le champ de bataille qu’est devenu l’est de la République démocratique du Congo (RDC) depuis la chute de Mobutu en 1997 en est la parfaite illustration. Se sont croisés au fil du temps les appétits des pays voisins comme le Rwanda ou l’Ouganda, l’interventionnisme discret mais prédateur des Etats-Unis, le goût du lucre des grandes compagnies minières cherchant à exploiter le coltan ou l’or, les derniers feux de l’antagonisme hutu-tutsi, l’affrontement d’une armée congolaise hétéroclite et barbare à des rebelles du même acabit, l’irruption des islamistes, le tout au prix de 2 à 3 millions de morts civiles et de centaines de milliers de viols, utilisés dans ce conflit comme une arme de destruction massive. Sur le papier, la réponse de l’ONU est pourtant de taille.

A l’heure actuelle, plus de 18 000 hommes sont encore déployés en RDC dans le cadre de la MONUSCO ; depuis 1999, 15 milliards de dollars ont été dépensés. Sans résultat probant. Pire, les casques bleus suscitent le plus souvent de la méfiance, voire de la haine de la part des Congolais. Non seulement ils sont accusés de ne pas intervenir pour empêcher les massacres, mais ils sont régulièrement accusés de bavures contre les civils, de collusion avec les groupes rebelles, d’abus sexuels (700 plaintes recensées ces dernières années) et même d’exploitation illégale des ressources minières. Le même soupçon pèse sur les troupes de l’ONU présentes en Centrafrique, un pays qui connaît comme la RDC une guerre interminable motivée en partie par l’immense richesse de son sous-sol. Il faut ajouter que dans le contexte local de tension interconfessionnelle entre les anti-balaka chrétien et les ex-Séléka musulmans, certains contingents onusiens (comme les Marocains) sont accusés de s’entendre en sous-main avec les factions partageant la même religion qu’eux.

C’est donc le même scénario qui se répète de la RDC à la Centrafrique en passant par le Soudan du Sud et le Mali, où la MINUSMA ne parvient pas à couper toutes les têtes de l’hydre islamiste malgré ses 13 000 combattants issus de 53 pays. Celui d’une impuissance caractérisée, en dépit de l’énormité des moyens humains et financiers mis en œuvre. L’ONU a d’ailleurs revu ses ambitions à la baisse, préférant tabler sur la stabilisation des conflits plutôt que sur leur résolution. Il faut dire que certaines parties ont intérêt à ce que les hostilités perdurent dans le temps et que le mandat des missions soit prolongé d’année en année ; notamment les Etats qui sont les plus grands pourvoyeurs en casques bleus (Pakistan, Népal, Bangladesh, Ouganda, Égypte) et qui n’étant pas des pays développés, profitent de leur participation aux interventions de l’ONU pour se faire rémunérer et ainsi, gonfler leurs maigres recettes.

Despotes vieillissants. Des voix se sont élevées pour demander le remplacement des casques bleus par des forces d’intervention purement africaines, placées sous l’égide de l’Union africaine (UA). Sauf que l’UA n’est pas encore une véritable institution internationale digne de son nom, s’apparentant plus à une amicale de despotes vieillissants qu’à une structure capable de réaliser le rêve de l’unité africaine, dans un cadre démocratique et pacifié. Le hourvari sans nom dans lequel est plongée la Centrafrique doit également nous faire considérer avec beaucoup de précaution l’option d’une mission de maintien de la paix menée par une force régionale. En effet, les pays limitrophes de la Centrafrique ont été aux commandes lors des débuts de la crise qui a frappé le pays, dans le cadre de la MICOPAX, une mission coordonnée par la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale (CEEAC). Or, le Congo-Brazzaville et surtout le Tchad n’ont pas été impartiaux dans le conflit, favorisant à travers leurs éléments présents en RCA le renversement du président François Bozizé et l’avancée des peu recommandables rebelles de la Seleka ; le tout dans le but plus ou moins avoué d’étendre leur emprise sur cet Etat failli.

Pour que la pax onusia devienne une réalité par-delà la Méditerranée, pour que les opérations de maintien de la paix soient enfin des réussites sur des terres qui ne connaissent pas la paix, l’ONU doit entamer sa mue. Déjà, en sanctionnant lourdement les violences (notamment sexuelles) commises par ses contingents et en exigeant de leur part une conduite irréprochable. Ensuite, en révisant le processus conduisant au déclenchement de ces fameuses opérations. Jusqu’à présent, seul le Conseil de sécurité est habilité, en vertu du chapitre VII de la Charte des Nations Unies, à décider de l’envoi des casques bleus. Or, personne n’ignore que les cinq grandes puissances disposent au Conseil de sécurité d’un droit de veto qui peut bloquer le déploiement de telle ou telle mission.

Parmi elles, la France, qui joue un rôle souvent trouble sur le continent africain, mêlant intérêts économiques et ingérence politique fortement teintée de néocolonialisme. Ce système dit de la « Françafrique » conduit l’Élysée à soutenir régulièrement des dictateurs au détriment des peuples ou à prendre clairement parti dans telle ou telle guerre civile. Ce fut notamment le cas en Côte d’Ivoire entre 2002 ou 2011, où la France se rangea officieusement du côté des rebelles des Forces nouvelles puis plus officiellement, derrière Alassane Ouattara au détriment de son rival Laurent Gbagbo. L’ONUCI fut alors accusée par beaucoup d’observateurs de suivre aveuglement les instructions de Paris, outrepassant son mandat de protection des populations civiles pour aller, au début de l’année 2011, bombarder le palais présidentiel de Laurent Gbagbo. Il faut dire que la résolution 1975 du Conseil de sécurité autorisant l’ONUCI à employer la force avait été votée à l’initiative de la France.

Force supplétive. Le même procédé fut à l’œuvre pour la Libye, où la résolution 1973 portée par la France et le Royaume-Uni barra le ciel aux avions de Kadhafi, permettant à l’OTAN de prendre un avantage décisif dans la guerre qui l’opposait au « Guide » de la Jamahiriya libyenne. L’intervention militaire très décriée se solda par la chute de Kadhafi et fut suivie d’un chaos généralisé qui dure encore. De surcroît, il n’est pas rare que dans la partie francophone du continent, les missions onusiennes ne viennent qu’en renfort de troupes hexagonales déjà présentes sur le terrain. Ce fut le cas en Côte d’Ivoire et c’est encore le cas à l’heure actuelle au Mali, où la MINUSMA n’est bien souvent considérée que comme une force supplétive à l’opération tricolore « Barkhane ».

Il est donc indispensable que les missions onusiennes de maintien de la paix demeurent au service des populations, respectant une indépendance et une impartialité dont elles ne doivent déroger que lorsque les civils sont menacés. Certes, une force rebelle manifestement hostile ou même terroriste doit être combattue, et il serait aujourd’hui nécessaire que les casques bleus en Centrafrique se montrent plus offensifs, sortant de leur attentisme pour arrêter les chefs de l’ex-Seleka et des antibalakas, forçant au désarmement de leurs séides. Même chose au Mali, où les djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ou du Front de libération du Macina n’ont, à l’heure actuelle, pas grand-chose à craindre de la MINUSMA.

Mais en aucun cas, les troupes onusiennes ne doivent être instrumentalisées par les grandes puissances pour s’ingérer dans les affaires intérieures d’un pays africain, pour prendre parti pour une force dont la légitimité populaire et/ou institutionnelle ne serait pas incontestable. Car en agissant ainsi, l’ONU court le risque d’être définitivement considérée comme un « faux-nez » de l’impérialisme occidental.

Il faut que l’ONU revienne à sa vocation première : aider à résoudre les conflits, et non plus seulement les stabiliser

Pour ce qui est de l’efficacité des casques bleus, elle ne doit plus tomber de Charybde en Scylla. Ces dernières années, les gouvernements africains ont bien plus fait volontiers appel à des armées nationales, françaises, américaines et même russe qu’aux casques bleus ; la faute à des mandats trop timorés, à l’absence de matériel de guerre adéquat mais aussi au caractère hétéroclite des troupes onusiennes, parfois digne d’une armée mexicaine de l’époque de Pancho Villa. On se souvient notamment qu’au Soudan du Sud, la cohabitation des casques bleus japonais et chinois, adversaires géopolitiques, fut des plus difficiles ; et que cela impacta grandement la capacité de la MINUSS à ramener la paix. De plus, les opérations de maintien de la paix sont conçues de manière trop standardisée. Ainsi, du Sahara Occidental à la RDC, les opérations sont quasiment toutes les mêmes, faisant fi des spécificités des conflits en cours, ignorant les différences politiques, socio-économiques, culturelles pourtant abyssales entre ces différents pays.

Préparer l’après. Enfin, il faut que l’ONU revienne à sa vocation première, celle qui a présidé à ses premières opérations de maintien de la paix en Israël ou au Congo tout juste indépendant : aider à résoudre les conflits, et non plus seulement les stabiliser. La simple approche sécuritaire via le déploiement d’une force d’interposition ne suffit plus : l’ONU doit réellement accompagner (et non pas mener) le dialogue politique dans les pays concernés, et le cas échéant faire respecter les accords conclus entre les différentes parties locales. Par exemple, de nombreux Congolais attendent que la MONUSCO fasse davantage pression sur le régime de Joseph Kabila pour que celui-ci organise les élections présidentielles, dont dépend en grande partie la sortie de crise en RDC.

Et qui dit résoudre les conflits nécessite également de préparer « l’après », de reconstruire les Etats détruits par des années, voire des décennies de guerre ; là encore, il conviendrait de revoir l’action de l’ONU, en renforçant la coopération entre ses différentes agences (PNUD, HCR, PAM…) et en refondant les programmes « Désarmement, démobilisation et réintégration » (DDR). Lorsque je travaillais en Centrafrique à la fin des années 2000, les DDR n’incitaient pas tant les forces rebelles à déposer les armes qu’à les prendre, ceux-ci étant bien conscients qu’au bout de quelques mois de pillages et d’exactions, ils pourraient échanger une trêve contre une amnistie, des maroquins gouvernementaux et surtout des espèces sonnantes et trébuchantes, déboursées par l’ONU dans le cadre du programme DDR.

En somme, c’est une révolution copernicienne des opérations de maintien de la paix - dirigées depuis 1997 par des diplomates français avec le statut de secrétaire général-adjoint des Nations Unies - qui doit être menée afin que l’ONU puisse enfin avoir un impact positif sur la stabilité du continent africain. Reste à savoir si les grandes puissances, dont la voix est prépondérante à l’ONU, iront dans ce sens. Pour l’instant, cela tient encore du château en Espagne.

 

Thomas Dietrich est écrivain et ancien haut-fonctionnaire

 

0 commentaire

Soyez la première personne à vous exprimer !

Mon commentaire

Dans la même catégorie
"Je me sens proche de la jeunesse et tout cardinal devrait se sentir proche de la jeunesse comme le fait le pape. Si on tourne le dos à la jeunesse, » ...la suite
Il y a des moments spéciaux dans notre vie où on a besoin d’une sorte de « stream of consciousness » pour établir un rapport avec l’interlocu » ...la suite
« N’oubliez pas la République centrafricaine », a dit en substance Faustin-Archange Touadéra hier, jeudi, à la tribune du 17e sommet de l’OIF » ...la suite
L’année passée, du 25 septembre au 1er octobre, nous nous sommes réunis à la paroisse Notre Dame de Fatima pour la rentrée pastorale autour du » ...la suite
Il convient peut-être d'être plus modéré que M. Le Drian et, concevoir l'initiative russe de Khartoum de cet été, comme "complémentaire" de cel » ...la suite
Christophe Raineteau, originaire de Gorges, a repris ses activités. Le mandat d’arrêt international promis par la Centrafrique contre cet habitant » ...la suite
Avec des amis occidentaux comme Michel Gally, Bernard Houdin, Albert Bourgi ou Me Jean Balan (bravo à eux!), nous luttons chaque jour pour la fin du » ...la suite
Depuis janvier, l’Union européenne assume la présidence tournante annuelle du Processus de Kimberley (PK), un forum international tripartite réu » ...la suite
Un massacre qui discrédite les missions internationales Au coeur de Bangui, en ce 10 avril 2018, la rumeur enfle : un groupe armé aurait enlevé » ...la suite
En République centrafricaine, tout le monde joue sa partition sauf les Centrafricains eux-mêmes ! L’ONU, le « machin » selon de Gaulle, y envoi » ...la suite