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Lu pour vous : Russes et Chinois rivalisent en Centrafrique

https://www.lejdd.fr   12h00 , le 6 août 2018

 

Les deux géants s'affrontent alors que la Centrafrique est plongée dans une crise sécuritaire depuis 2013.

 

Plongée dans une crise sécuritaire et politique depuis la guerre civile de 2013, la République centrafricaine (RCA) est devenue ces derniers mois une terre où les grandes puissances se livrent une bataille de pouvoir. Les assassinats, mardi, de trois journalistes russes - par des voleurs, a précisé Moscou vendredi - ont mis en lumière le rôle croissant joué à l'intérieur du pays par les forces étrangères, en particulier russes. Les reporters enquêtaient sur Wagner, une société militaire privée qui a déjà sévi en Syrie et en Ukraine. Des "mercenaires" sur lesquels le Kremlin s'appuie pour asseoir son influence à Bangui. L'entrée de la Russie sur la scène centrafricaine remonte au début d'année avec l'envoi d'instructeurs – 5 militaires et 170 civils qui pourraient appartenir à Wagner – chargés de former deux bataillons des Faca (forces armées centrafricaines).

Moscou a livré des armes aux autorités centrafricaines

"Les spécialistes militaires ne participent pas aux combats", a précisé cette semaine la porte-­parole de la diplomatie russe. Cela dit, certains ont été intégrés à la garde présidentielle et le conseiller militaire du chef de l'État Faustin-Archange Touadéra vient lui aussi du froid. Parallèlement, Moscou a livré deux fois des armes aux ­autorités centrafricaines, avec l'aval nécessaire de l'ONU car le pays est soumis à un embargo depuis 2013. Quelque 1.300 soldats centrafricains auraient été équipés, avec notamment 900 pistolets Makarov, 5.200 fusils d'assaut AKM, 840 kalachnikovs, 270 lance-roquettes RPG et 20 armes antiaériennes. Aucune inspection de la Minusca - la force onusienne sur place - n'a cependant pu être menée pour contrôler que les quantités et le type d'armes importées étaient bien les mêmes qu'annoncé.

Cette intrusion russe est vécue par les Européens comme une aide bienvenue puisque l'UE était seule à former l'armée centrafricaine, via la mission EUTM RCA. Mais elle est aussi une concurrence évidente, notamment pour la France, engagée dans l'opération Sangaris entre 2013 et 2016 et qui dispose encore de soldats sur place. Lundi, Bruxelles a décidé de prolonger EUTM jusqu'en septembre 2020 en élargissant son mandat, afin notamment "qu'elle puisse donner des conseils stratégiques au cabinet du président". Des représailles à l'entrisme russe?

Le sous-sol centrafricain intéresse les compagnies minières

Pour Moscou, l'objectif poursuivi est double. D'abord géopolitique : prendre pied en RCA, c'est consolider ce couloir d'influence bâti en Afrique centrale via l'Angola, la ­République démocratique du Congo et le Soudan. Ensuite, le sous-sol centrafricain, supposément riche en or, diamants ou uranium, intéresse les compagnies minières. Ces sociétés, encore au stade de l'exploration dans le nord de la RCA, sont tenues par des proches du Kremlin. "On est un peu dans le schéma de ce qu'était la Françafrique avec ce mélange d'intérêts publics et privés pas très sain", explique un observateur européen qui souhaite rester anonyme.

La Russie n'est pas la seule dans ce cas puisque Pékin, aussi, lorgne la RCA. Plusieurs compagnies ­minières chinoises sont implantées dans le Nord. Certaines sont liées à un géant public de l'armement, Poly Technologies. Cette société n'est pas un acteur nouveau en RCA. En 2015, un rapport du think tank Conflict Armament Research en fait mention, notamment comme un possible fournisseur de grenades.

Le risque de dispersion des armes est réel

En juin, le gouvernement centrafricain a fait une demande à l'ONU pour que la Chine, via Poly Technologies, lui fournisse entre autres des drones ou des canons antiaériens. Mais la France, les États-Unis et le Royaume-Uni ont demandé des précisions à l'ONU, repoussant d'au moins six mois cette livraison. Pour les Occidentaux, le deal prévu semblait sans doute un peu trop clair : en échange de la délivrance de permis d'exploitation des sous-sols, la société chinoise alimentait Bangui en armement.

Cette guerre d'influence a cela d'inquiétant qu'elle se déroule dans un État encore à terre. "Ce pays, c'est un peu le Far West. Le président Touadéra ne contrôle rien", résume l'observateur européen. Le risque de dispersion des armes est réel. S'y ajoute le racket exercé par les groupes armés – ils sont 14 dans le pays – sur les compagnies minières, comme ils l'exercent sur le transport de marchandises ou de bétail. Un argent notamment utilisé pour acheter des armes.

Un récent rapport d'experts de l'ONU explique d'ailleurs que, en voyant le gouvernement privilégier l'option militaire à la solution politique pour régler le conflit dans le pays, ces groupes rebelles, notamment les ex-Seleka (à dominante musulmane) et les anti-balaka, auraient récemment augmenté leur arsenal dans l'éventualité de combats à venir. Dans le même temps, les discours xénophobes antimusulmans se multiplient à Bangui, comme l'idée que l'armée centrafricaine profite de l'appui russe pour restaurer par la force l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire. De quoi éloigner la perspective de réconciliation nationale, dont personne ne semble vouloir.

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