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Aretha Franklin, la «reine de la soul» s'est éteinte

ARETHA FRANKLIN : SOUL EN SON ROYAUME

 

Par Jacques Denis Libération — 16 août 2018 à 20:36

 

La chanteuse américaine est morte jeudi à 76 ans. De l’église de son père au sommet des charts, sa voix a inscrit dans la légende des dizaines de tubes et porté haut les causes du féminisme et des droits civiques.

«J’ai perdu ma chanson, cette fille me l’a prise.» Quand il découvre Respect, une ballade qu’il a écrite pour son tour manager Speedo Sims, Otis Redding ne peut que constater les faits face à Jerry Wexler, le pape de la soul music au label Atlantic. Ce jour-là, le chanteur sait que le titre paru deux ans plus tôt, en 1965, sur l’imparable Otis Blue, lui échappe. Pas sûr en revanche qu’il puisse se douter alors que ce hit fera danser des générations entières, porté par la voix d’Aretha Franklin. Combien de soirées où cet hymne au féminisme débridé aura fait se lever toutes les femmes et filles, prises d’un doux délire ! «La chanson en elle-même est passée d’une revendication de droits conjugaux à un vibrant appel à la liberté. Alors qu’Otis parle spécifiquement de questions domestiques, Aretha en appelle ni plus ni moins à la transcendance extatique de l’imagination», analysera Peter Guralnick, l’auteur de la bible Sweet Soul Music.

Enregistrée le jour de la Saint-Valentin, la version d’Aretha Franklin est effectivement bien différente de celle du «Soul Father», qui vantait les mérites de l’homme allant au turbin et méritant de fait un peu de respect en retour. La jeune femme se permet d’y glisser quelques saillies bien senties : «Je ne te ferai pas d’enfant dans le dos, mais ce que j’attends de toi, c’est du respect.» Le tout boosté par un chœur composé de ses sœurs Erma et Carolyn qui ponctue de «Ooh !» et «Just a little bit», donnant à l’histoire les faux airs d’une conversation complice entre femmes. Et de conclure par un tranchant : «Je n’ai besoin de personne et je me débrouille comme une grande.» La suite, tout du moins d’un point de vue artistique, donnera raison à celle qui devint ainsi pour la postérité tout à la fois l’une des égéries des droits civiques et la visionnaire pythie d’une libération des mœurs.

Dix-huit Grammy Awards

«Cette chanson répondait au besoin du pays, au besoin de l’homme et la femme de la rue, l’homme d’affaires, la mère de famille, le pompier, le professeur - tout le monde aspire au respect. La chanson a pris une signification monumentale. Elle est devenue l’incarnation du "respect" que les femmes attendent des hommes et les hommes des femmes, le droit inhérent de tous les êtres humains», analysera-t-elle a posteriori dans son autobiographie, Aretha: From These Roots.

Sa reprise de Respect n’était pas le premier succès de la native de Memphis. D’ailleurs, à l’époque, ce ne sera que le deuxième 45-tours de son premier album sous pavillon Atlantic, précédé par I Never Loved a Man (the Way I Love You) qui donne son titre à ce disque. Mais, avec ce tube, bientôt suivi d’une quantité d’autres, elle se hisse vers des sommets à hauteur des mâles blancs qui dominaient l’époque. Coup double aux Grammy 1968 - les premiers d’une très longue série, dix-huit au total -, la chanson truste les charts pop, quatorze semaines au top des ventes afro-américaines où la concurrence est alors plutôt sévère, et intronise la «Soul Sister» (surnom emprunté à son précédent disque) en reine du genre : «Queen of Soul», pas moins. Elle n’en sera jamais détrônée.

Pourtant, l’album enregistré entre Muscle Shoals, l’usine à tubes d’Alabama, et New York, où elle dut se replier avec quelques musiciens sudistes, fut accouché dans la douleur, tel que relaté par un autre biographe émérite d’Aretha Franklin, le Français Sebastian Danchin (Portrait d’une natural woman, aux éditions Buchet Chastel). Toujours est-il que le 28 juin 1968, elle fait la une de l’hebdomadaire Time : un simple portrait dessiné d’elle, discrètement barré d’un explicite The Sound of Soul. Cette année-là, elle est juste derrière Martin Luther King en termes de notoriété. Atteinte d’un cancer et officiellement rangée des hits depuis début 2017, la grande prêcheuse du respect est morte cinquante ans plus tard à Detroit, à 76 ans, devenue pour l’éternité celle dont un président des Etats-Unis (pas le moins mélomane, Barack Obama) a pu dire : «L’histoire américaine monte en flèche quand Aretha chante. Personne n’incarne plus pleinement la connexion entre le spirituel afro-américain, le blues, le r’n’b, le rock’n’roll - la façon dont les difficultés et le chagrin se sont transformés en quelque chose de beau, de vitalité et d’espoir.»

Avant d’en arriver là, tout n’était pas écrit d’avance pour cette fille de pasteur, née le 25 mars 1942 dans le Sud profond, où la ségrégation fait force de loi. Grandie dans le giron de ce père homme de foi, Aretha Louise Franklin trouve sa voix à l’église, comme souvent. Elle a pour premier modèle son paternel, personnalité aussi sombre à la maison qu’auréolée de lumière sur l’estrade : le pasteur Clarence LaVaughn Franklin enregistre et publie ses gospels sur la firme Chess, fréquente les stars (Sam Cooke, Jackie Wilson, Art Tatum…), enchaîne les tournées, au risque de délaisser le foyer où les enfants se débrouillent comme ils peuvent. D’autant que leur mère, Barbara Siggers, «immense chanteuse gospel» selon la diva Mahalia Jackson, a quitté le foyer au lendemain des 6 ans d’Aretha.

Sept années plus tard, l’adolescente grave son premier disque, avec le chœur de la New Bethel Baptist Church, le sanctuaire au cœur du ghetto de Detroit où son père célèbre sa mission sur Terre. L’année qui suit, elle accouche d’un premier enfant, suivant là encore les traces du prédicateur, par ailleurs fornicateur à ses heures : une des demi-sœurs de la jeune Aretha est le fruit de relations illicites avec une paroissienne de 13 ans !

Ferveur inégalée

Avant 18 ans, Aretha a déjà deux enfants. Autant dire un sérieux handicap pour qui entend faire carrière en musique. C’est pourtant la même, certes délestée des bambins qui se retrouvent chez mère-grand Rachel, qui est castée par le talent scout John Hammond. Elle a 19 ans quand elle débarque à New York pour intégrer l’écurie Columbia, où la future Lady Soul - autre surnom absolument pas usurpé - est censée suivre le sillon creusé par Lady Day, la femme au chihuahua Billie Holiday. Las, l’histoire ne se répète jamais, et malgré d’indéniables talents et de petits succès, dont un bel hommage à Dinah Washington, une de ses références avouées, et un recommandable Yeah où elle tente déjà de faire siennes quelques rengaines empruntées à d’autres, celle qui sera plus tard la première femme à rejoindre le Rock’n’roll Hall of Fame ne parvient pas à se distinguer dans le jazz. Jusqu’à ce qu’elle franchisse le Rubicon en passant chez Atlantic où, outre Jerry Wexler, elle trouve en Arif Mardin un directeur musical à son écoute.

«Quand je suis allée chez Atlantic Records, ils m’ont juste assise près du piano et les tubes ont commencé à naître.» Il ne faudra jamais oublier qu’à l’instar d’une Nina Simone, Aretha Franklin était aussi une formidable pianiste. La liste des classiques enregistrés en moins de dix ans donne le tournis : Baby I Love You, (You Make Me Feel Like) A Natural Woman, Think, (Sweet Sweet Baby) Since You’ve Been Gone,Chain of Fools, Until You Come Back to Me… Entre 1967 et 1974, la porte-voix d’une communauté chante ou déchante l’amour, en mode énervé ou sur le ton de la confidence sur oreiller, portée par des arrangements luxuriants ou dans ce dénuement propre à magnifier les plus belles voix sudistes (de Wilson Pickett à Sam & Dave). Dans cette série qui ressemble à une irrésistible ascension, chacun a ses favoris : Call Me, par exemple, pas forcément le plus gros succès,  demeure une ballade pour l’éternité où elle fait valoir toute la classe de son toucher sur les noires et ivoire. A moins que ce ne soit I Say a Little Prayer, le cantique écrit par Burt Bacharach et Hal David pour Dionne Warwick (qui se le fera chipper), tout en légèreté laidback. Qu’elle flirte volontiers avec la pop, reste fidèle à l’esprit de la soul ou mette le feu au temple frisco rock Fillmore West dans un live mémorable avec le terrible saxophoniste r’n’b King Curtis, son directeur musical assassiné quelques mois plus tard, la voix d’Aretha Franklin transcende toujours les sacro-saintes chapelles avec une ferveur inégalée. Celle héritée du gospel, la genèse de tout, auquel elle rend un vibrant hommage en 1972 avec Amazing Grace, un office avec le révérend James Cleveland qui devient le premier disque du genre à réussir la jonction avec le public profane.

Ombre d’elle-même

La série va pourtant s’arrêter au mitan des années 70, alors que Jerry Wexler s’apprête à quitter la maison mère pour rejoindre Warner Bros. A Change Is Gonna Come, pour paraphraser la superbe complainte qu’elle a empruntée à Sam Cooke dès 1967. Le disco triomphe, et bientôt le rap, qui saura lui rendre hommage, à l’image de Mos Def revisitant One Step Ahead ou de Lauryn Hill s’investissant dans The Rose Is Still a Rose.Orpheline de son mentor, Franklin elle-même quitte en 1980 Atlantic pour Arista. La chanteuse ne s’en remettra pas, alors même qu’elle parvient à toucher un public rajeuni en étant au générique des Blues Brothers. Elle y chante en femme de ménage (mais chaussée de mules en éponge roses !) Think, hymne à la liberté et à la féminité affirmée haut et fort (encore). La scène d’anthologie marque les esprits, mais dans la vraie vie, Aretha Franklin n’aspire qu’à des productions de plus en plus pompières, qui masquent par leur outrance l’essentiel : ses exceptionnelles qualités d’interprète. Les interventions de jeunes musiciens comme Marcus Miller ou Narada Michael Walden n’y font rien, même si avec ce dernier elle parvient une nouvelle fois à toucher furtivement la place de numéro 1 des charts r’n’b.

Si elle se fait rare en studio, si elle ne marque plus l’histoire de la musique, elle n’en demeure pas moins une icône pour les nouvelles générations. George Michael s’adonne ainsi à un duo - une spécialité de la diva, qui sans doute trahissait déjà un réel manque de renouvellement - avec celle qu’il considère comme une influence majeure. Toutes les chanteuses de nu soul prêtent allégeance à la première dame, qui de son côté s’illustre dans la rubrique mondanités. Elle traverse ainsi les années 90 en ombre d’elle-même, caricature de ses grands millésimes, qu’elle fructifie. Elle n’en reste alors pas moins une figure que l’on met aisément en couverture, affichant des looks pas toujours raccords, et au premier rang des chanteurs de tous les temps selon Rolling Stone.

De come-backs avortés en retours guettés par des fans toujours en demande, rien n’y fait. La star, rentrée vivre à Detroit, attise pourtant les désirs et envies des jeunes producteurs : André 3000 d’Outkast et Babyface mettent même un album en chantier, alors que l’année d’après, en 2014, le festival de jazz de Montréal la fait remonter sur scène. Longue robe blanche, cheveux blonds, elle assure le show. Trois ans plus tard, elle est encore en blanc, mais considérablement amaigrie, pour un gala au profit de la fondation Elton John, à New York. Plus que de résurrection, cela sonne comme un concert d’adieux. Néanmoins, on gardera plutôt en souvenir le dernier grand moment de la carrière hors-norme de la chanteuse : le 6 décembre 2015, lors des prestigieux Kennedy Center Honors, elle entre en scène en manteau de fourrure, voix aussi sûre que son doigté au piano, pour interpréter (You Make Me Feel Like) A Natural Woman devant le couple Obama, auquel elle avait déjà fait l’honneur de chanter lors de son investiture en 2009. Comme la révérence d’une voix pas ordinaire, en tout point populaire.

Jacques Denis

 

Aretha Franklin, la «reine de la soul» s'est éteinte

 

Par Sarah Tisseyre RFI le 16-08-2018 Modifié le 16-08-2018 à 18:45

 

C'était « Lady Soul », ou la « reine de la soul » comme on la surnommait. Aretha Franklin s'est éteinte ce jeudi 16 août à l'âge de 76 ans, entourée de ses proches à Detroit, des suites d'une longue maladie.

Elle restera l'interprète inoubliable de ThinkRespectI say a little prayer, et tant d'autres tubes de la musique soul. Aretha Franklin, 18 Grammy Awards et plus de 75 millions de disques vendus, avait commencé à chanter enfant, dans l'église baptiste de son père pasteur à Détroit.

Remarquée à 14 ans par un producteur, elle enregistre un premier album, The Gospel Soul of Aretha Franklin, un premier disque dans lequel elle s’accompagne au piano. Mais c'est 10 ans et deux enfants plus tard que vient le succès, notamment avec des titres comme Chain of Fools, ou Respect, une chanson empruntée à Otis Redding, et dont elle fait un hymne féministe.

« Reine de la Soul »

En ces années 1967-1968, elle publie presque coup sur coup chez le label Atlantic Records I never loved a man the way I love youAretha ArrivesLady Soul, puis Aretha Now (certifié or), des albums qui l’imposent comme une légende de la soul et une icône de la communauté noire américaine. C’est à ce moment-là qu’elle gagne le surnom de « Queen of Soul ».

Après des années 70 en demi-teinte, marquées tout de même par la sortie de son album Amazing Grace en 1972, un des disques de gospel les plus vendus au monde avec 2 millions d'exemplaires écoulés, Aretha Franklin rebondit en 1980 notamment grâce à son rôle de Mrs Murphy, propriétaire de café dans le film Les Blues Brothers.

Elle enchaîne dès lors les albums à succès. La diva collabore avec George Michael, Elton John, Ray Charles, Whitney Houston. En 1987, elle est la première femme à être admise au panthéon américain du rock, le « Rock and Roll Hall of Fame ». Elle chante aussi pour les plus grands, dont plusieurs présidents américains, comme Jimmy Carter, Bill Clinton ou Barack Obama, mais aussi pour le pape François, qui a eu le droit à son chef d'œuvre Amazing Grace.

Symbole de son aura et de son importance dans le paysage culturel américain, elle reçoit en 1999, des mains de Bill Clinton, la Médaille nationale des arts, la plus haute récompense remise à un artiste par le gouvernement au nom du peuple américain. Et en 2005, le président George W. Bush lui décerne la plus haute distinction américaine pour un civil : la médaille de la liberté.

Avec sa voix chaude, modulable à l'infini, à la fois sensuelle et puissante, Aretha Franklin est considérée comme une véritable légende de la musique et une source d'inspiration majeure pour nombre d'artistes. Le magazine Rolling Stone lui a notamment attribué la première place du classement des meilleurs chanteurs de tous les temps.

Atteinte d'un cancer depuis 2010, elle avait mis un terme à sa carrière l’an dernier en signant un 42e album en 60 ans de carrière. Sa dernière performance sur scène remonte à novembre 2017, à New York, lors d’un gala au profit de la fondation d’Elton John contre le Sida. Après avoir souffert pendant des années d'obésité, elle y était apparue très amaigrie.

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