Notre mission, toujours vous informer
Accueil » Point de vue » « Au Cameroun, la diplomatie française défend les intérêts d’une élite prédatrice »
« Au Cameroun, la diplomatie française défend les intérêts d’une élite prédatrice »

 

Lu pour vous 

 

POINT DE VUE

 

« Au Cameroun, la diplomatie française défend les intérêts d’une élite prédatrice »

 

Par Marie-Emmanuelle Pommerolle

 

LE MONDE Le 24.10.2018 à 16h44 • Mis à jour le 24.10.2018 à 17h13

 

La chercheuse Marie-Emmanuelle Pommerolle réagit après que le Quai d’Orsay a adressé « ses vœux de réussite » à Paul Biya, réélu à la tête du pays.

 

Tribune. Emmanuel Macron se targuerait de ne pas serrer la main aux chefs d’Etat à la réputation électorale douteuse en Afrique centrale. Il laisse à la manœuvre la bureaucratie diplomatique, qui n’hésite pas à adresser « ses vœux de réussite » au président camerounais, Paul Biya, pour son nouveau mandat, le septième.

Au nom d’une politique africaine rénovée, la France n’aurait pas de leçon à donner à ses partenaires africains. Certes, mais elle pourrait avoir un minimum de respect pour les citoyens de ce continent. Car derrière l’affichage, les pratiques diplomatiques et leurs effets restent identiques : le message envoyé au président Biya est un modèle du genre. Quand le département d’Etat américain dit avoir « constaté un certain nombre d’irrégularités avant, pendant et après les élections du 7 octobre », le Quai d’Orsay omet de mentionner l’étendue inédite des contestations légales des résultats du scrutin.

Tout en « regrettant que de nombreux Camerounais n’aient pu exprimer leur choix », il ose évoquer un « climat apaisé » et « calme », alors que deux régions sur dix sont ravagées par un affrontement armé entre des milices sécessionnistes anglophones et l’armée camerounaise depuis près d’un an. Et sa réitération de l’attachement de la France à la stabilité du pays est une vieille antienne qui a justifié le soutien de l’ancienne tutelle coloniale aux deux seuls présidents qu’a connus le pays depuis son indépendance.

Vieux réflexes de la Françafrique

Car la politique africaine de la France a beau se moderniser, l’histoire de la France en Afrique centrale, et au Cameroun en particulier, continue de hanter les relations entre ces deux pays et leurs citoyens. La répression du mouvement nationaliste – dont la mémoire n’a jamais été soldée –, le soutien au régime alors qu’il était menacé par l’opposition en 1992, le silence face aux divers épisodes de répression (en 2008, par exemple, mais aussi vis-à-vis des leaders anglophones enfermés depuis dix mois sans avoir vu leurs avocats) attestent auprès de nombreux Camerounais du soutien jamais démenti de la France à un régime désormais honni par beaucoup. Les vieux réflexes de la Françafrique se transmettraient-ils donc de génération de diplomates en génération de diplomates ?

Car s’ils devaient défendre les intérêts de la France, il faudrait qu’ils s’y prennent autrement. L’Etat camerounais s’est tourné principalement vers les Etats-Unis et Israël pour sa coopération militaire, les grands intérêts économiques français font l’objet de scandale (Bolloré est officiellement considéré responsable d’une catastrophe ferroviaire d’ampleur) et l’ambassade de France à Yaoundé déconseille aux petites entreprises de venir s’installer dans ce climat incertain. La stabilité de ce nœud de l’Afrique centrale est remise en cause par la guerre menée contre Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord, le conflit sécessionniste dans celles du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la recrudescence du grand banditisme dans l’est et dans le nord.

La diplomatie française dans la région est donc inefficace, dans la défense des intérêts français comme des citoyens camerounais. Elle ne défend que les intérêts d’une élite prédatrice. Il est temps que ceux qui la mettent en œuvre rendent des comptes.

 

Marie-Emmanuelle Pommerolle est maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne et chercheuse à l’Institut des mondes africains.

 

0 commentaire

Soyez la première personne à vous exprimer !

Mon commentaire

Dans la même catégorie
En Centrafrique, l’opposition demande que le président Touadéra cède la place à un régime de transition d’ici 2020. Réaction ferme du commis » ...la suite
Le Père italien Aurelio Gazzera a eu le courage de dénoncer dans « Aref international », un media italien, la collusion de certains dignitaires av » ...la suite
ans son discours inaugural, il y a près de 60 ans, le président John F. Kennedy a déclaré: «Le monde est très différent maintenant. Car l'homme » ...la suite
Pour Mankeur Ndiaye, il est important de discuter avec tous les acteurs de la société centrafricaine, et d'exiger des groupes armés signataires de » ...la suite
« La France va se réengager à nos côtés », se réjouit le président centrafricain Faustin Archange Touadera à l'issue de sa rencontre hier, je » ...la suite
Ex-ministre de l’Intérieur, ancien ministre de la jeunesse et des sports, Jean-Serge Bokassa est le coordinateur du mouvement Kodro Ti Mo Kozo Si e » ...la suite
Les conseillers russes font-ils la loi en Centrafrique ? C'est ce qu'affirme Karim Meckassoua, l'ex-président de l'Assemblée nationale. Vous avez pu » ...la suite
Mondafrique – Quel bilan faites-vous des dix ans de pouvoir d’Ali Bongo ? JGNA – « Le peuple Gabonais, en se prononçant massivement en » ...la suite
Aux abois, le Président élu des Centrafricains Touadéra semble faire feu de tout bois en ce moment : voyage éclair au nord-est de la RCA, milices » ...la suite
Suite aux graves accusations portées par l’ancien Président de l’Assemblée nationale, Abdou Karim Meckassoua, contre le Président du Conseil d » ...la suite