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Avec les miss, Moscou fait de l’œil à Bangui

 

 

Par Maria Malagardis, Envoyée spéciale à Bangui Libération — 6 décembre 2018 à 20:36

 

Allié récent de la Centrafrique, pays riche en minerais, la Russie y exerce aussi son «soft power». Ainsi, c’est grâce à son soutien que le concours de miss se tiendra ce week-end.

 

Avec son diadème en stuc, Charlène Sombo ressemble à une princesse, dont le royaume serait cependant fragile, marqué par une insécurité récurrente et meurtrière. L’étudiante de 23 ans, diplômée en gestion des affaires, sait déjà prendre la pose, sourire à la demande. Et affiche fièrement en bandoulière son écharpe en soie, qui rappelle qu’elle a été élue Miss Bangui 2018 il y a quelques semaines. Ce week-end, elle fera partie des seize finalistes à concourir pour le titre de Miss Centrafrique. Un concours ressuscité après les violences de 2013-2014, lorsque le pays sombrait dans le chaos, à la suite des affrontements entre rebelles de la Séléka (identifiés à la minorité musulmane) et milices d’autodéfense anti-balaka (affirmant protéger la majorité chrétienne).

Dans le petit local dépouillé au sein du Musée national, prêté aux organisateurs du concours, Charlène confesse ne rien avoir oublié de cette période tragique marquée «par une panique constante» face aux tirs qui retentissaient sans cesse en ville. Aujourd’hui encore, elle redoute de se rendre dans le quartier du PK5, où se concentrent les derniers musulmans qui vivent à Bangui. Une enclave assiégée, toujours soumise à des sursauts de violence et d’affrontements.

Défi logistique. «Le concours de Miss Centrafrique, c’est aussi une façon de favoriser la réconciliation en associant justement toutes les jeunes filles du pays», souligne Léa Floride Mokodopo, une Franco-Centrafricaine qui a remporté cette année l’appel d’offres pour organiser l’événement. Lequel relevait du défi logistique : comment se rendre en province pour sélectionner les candidates quand les deux tiers du territoire, placés sous la coupe de chefs de guerre, échappent toujours à l’autorité centrale ? Comment y parvenir dans un pays plus grand que la France métropolitaine qui ne dispose que de trois axes bitumés ?

«Nous avons parcouru plus de 1 000 km en voiture. Parfois on entendait des tirs dans la forêt. On s’est souvent enlisés, perdus dans des villages oubliés… C’était une véritable expédition», s’exclame Wilfried, alias Busta Love, son nom de scène, qui tente de faire vivre une petite agence de mannequins et a servi de manager pour sélectionner les candidates à travers le pays. «Malgré notre détermination, il nous a été impossible d’aller dans trois provinces, ni même dans le quartier de PK5», reconnaît toutefois Léa Floride, qui a dû faire face à d’autres difficultés. «Au départ on n’avait pas un sou, pas un sponsor. J’ai déposé des dossiers partout. Les seuls qui ont répondu positivement, ce sont les Russes», explique la jeune femme.

La Russie est le nouvel allié inattendu du président Faustin-Archange Touadéra, élu en 2016. Non seulement les Russes ont obtenu la levée partielle de l’embargo sur les armes, fin 2017, mais ils offrent désormais un soutien militaire au régime. Le président lui-même est désormais épaulé par un «conseiller à la sécurité» russe, Valeri Zakharov. Lequel se trouvait au premier rang le soir de l’élection de Miss Bangui dans le seul hôtel de luxe de la capitale.

L’arrivée des Russes en Centrafrique fait grincer quelques dents, d’autant qu’on les soupçonne de vouloir faire main basse sur les immenses richesses d’un des pays les plus démunis (classé 188e sur 189 dans l’indice de développement humain de l’ONU) : l’or et les diamants, que les Chinois exploitent déjà dans l’Ouest. «Les entreprises russes lorgnent plutôt les mines de l’est du pays. Mais pourront-ils s’y imposer durablement vu l’insécurité récurrente de ces territoires aux mains de seigneurs de guerre qui n’ont aucun intérêt à partager leur trésor ?» s’interroge, un peu dubitatif, un expatrié français sur place.

Triple meurtre. Reste que les Russes sont bien là, installés au cœur du pouvoir à travers des compagnies privées qui mêlent business et soutien militaire. Trois journalistes russes qui s’intéressaient un peu trop à cet affairisme opaque ont été assassinés fin juillet sur une route à une centaine de kilomètres au nord-est de Bangui. Un triple meurtre non élucidé qui n’entame pas dans l’immédiat la popularité des nouveaux bienfaiteurs du pays, également très offensifs sur le terrain social et culturel. «Ils sont très malins. Ils font de l’affichage à moindre coût et ça marche», confirme notre expatrié.

Sponsors d’une nouvelle radio, Lengo Sengö, dont les affiches ont récemment envahi les rues de Bangui, les Russes ont également multiplié les dons de… trampolines. Et peu importe si les écoles qui les reçoivent sont privées de tout, n’ont souvent ni eau courante ni électricité : tout le monde peut admirer le nouveau jeu offert aux enfants, qui s’orne toujours d’une gigantesque banderole vantant l’amitié entre la Centrafrique et la Russie.

Lors de l’élection de Miss Centrafrique ce week-end, organisé au stade des 20 000 Places, les nouveaux amis du pays seront certainement très représentés. Avec peut-être une surprise de taille : la venue annoncée à Bangui de Miss Russie, qui ne manquera pas alors de poser en compagnie de la nouvelle élue du jour.

 

Maria Malagardis Envoyée spéciale à Bangui

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