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RDC : Joseph Kabila, dix-huit ans de solitude

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PORTRAIT

 

RDC : Joseph Kabila, dix-huit ans de solitude

 

Par Célian Macé, Envoyé spécial à Kinshasa Libération — 23 janvier 2019 à 21:06

 

Propulsé au pouvoir après l’assassinat de son père, le silencieux président est passé du statut de partenaire docile de l'Occident à celui de paria. Ce jeudi, il cède officiellement sa place à Félix Tshisekedi.

 

Le parc animalier de la vallée de la N’Sele est le village Potemkine du Congo. Une route parfaitement asphaltée serpente entre les collines vertes, où gambadent des girafes et des singes. Aux barrières, des gardes en uniforme repassé font le geste du garde à vous pour saluer le visiteur - et ne mendient pas de billets. Des massifs de fleurs bien entretenus entourent leur guérite. Le long de la chaussée, des rigoles ont été construites pour évacuer les eaux de pluie. Des miroirs sont même installés dans les virages en épingles. Un comble pour qui connaît la circulation anarchique de Kinshasa, à 50 kilomètres de là : dans la capitale, où moins de 10 % des voies de circulation sont bitumées, le moindre orage transforme la ville en cloaque.

Le calme du site, en ce jour de ciel gris balayé par le vent, a quelque chose d’angoissant. Le chauffeur du parc, suivant la consigne, roule à une vitesse désespérément lente sur la route déserte. Des ingénieurs chinois supervisent la construction d’un barrage qui permet la formation d’un lac artificiel - «pour l’activité pédalo», précise le conducteur. Au loin, au sommet d’un mamelon de verdure, un avion de ligne est posé en équilibre. Il est destiné à devenir un «restaurant VIP», les travaux ont déjà commencé. En attendant, le restaurant du parc se situe quelques kilomètres plus bas, sous une vaste paillote de luxe longeant une rivière. C’est ici que le président sortant de la république démocratique du Congo, Joseph Kabila, reçoit ses invités de marque.

Le gigantesque parc lui appartient, sa résidence privée est cachée derrière d’autres collines. Le patron aime passer au restaurant le soir, une fois les derniers visiteurs partis. Il vient souvent en moto. Avec les animaux sauvages, qu’il a fait venir de toute l’Afrique, les sports mécaniques sont réputés être sa grande passion. Joseph Kabila, qui quitte officiellement le pouvoir ce jeudi après dix-huit ans passés à la tête de l’Etat, rêvait-il d’un Congo bâti à l’image de son parc touristique ? Le mirage a ses limites. Ici, il n’y a ni mines à ciel ouvert, ni enfants soldats, ni épidémie d’Ebola, ni société civile, ni bidonvilles surpeuplés, ni opposants. Juste des buffles d’eau, des employés polis, une table de billard et un bar tamisé servant les meilleurs whiskys.

«Marionnette»

Kabila y est plus à l’aise qu’à Kinshasa la rebelle, bastion de l’opposition qui n’a jamais adopté ce président introverti dédaignant les cérémonies pompeuses et les festivités publiques. «Son attitude hermétique, réservée, est à l’opposé des habitudes kinoises, estime l’historien Isidore Ndaywel. Il n’est pas jovial, à la différence de son père. C’est un homme silencieux. A-t-il eu peur de ne pas être pris au sérieux, à cause de son jeune âge ? Est-il complexé par son instruction modeste ? Il ne parle pas le lingala, la langue de la capitale, et il connaît relativement mal le Congo puisqu’il a grandi l’étranger.»

 

Joseph Kabila est né dans le maquis le 4 juin 1971. Son père, Laurent-Désiré, l’homme qui renversera un quart de siècle plus tard le dictateur Mobutu Sese Seko avec le soutien du Rwanda et de l’Ouganda, est alors un chef de guérilla «révolutionnaire» en même temps qu’un trafiquant prospère. Il envoie ses enfants en Tanzanie, où Joseph sera scolarisé. L’aîné a 25 ans quand il rejoint son paternel, commandant de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, dont les troupes vont traverser l’immense pays d’est en ouest jusqu’à entrer dans la capitale pour en chasser «Papa Maréchal» et tourner définitivement la page du Zaïre mobutiste. Le fils du nouveau président part suivre une courte formation militaire en Chine avant d’être bombardé à la tête de l’armée congolaise, avec le grade de général de division.

Il est au front quand Laurent-Désiré Kabila est assassiné par un simple «kadogo» (ex-enfant-soldat) le 16 janvier 2001. «Il est mort tout de suite, mais on a caché la nouvelle, on n’a annoncé son décès que deux jours plus tard, le temps de ramener Joseph à Kinshasa, raconte Barnabé Kikaya Bin Karubi, devenu son conseiller diplomatique. Il était le seul à pouvoir contrôler la situation sécuritaire.» L’imprévisible réaction des kadogos inquiète le premier cercle du pouvoir. «Ils craignaient qu’ils se révoltent et se vengent sur la population de la capitale, explique Isidore Ndaywel. Les kadogos considéraient le Mzee ("le Vieux") comme leur père. Joseph avait la légitimité du fils aîné : il pouvait leur parler.»

Pourtant, le jeune homme timide propulsé à la tête de l’Etat à l’âge de 29 ans n’a jamais été formé à la politique. «Avec le recul, je me rends compte qu’il n’était pas prêt», assène Mwenze Kongolo, l’un des «tontons» qui l’encadrèrent à ses débuts. «Il n’avait pas une personnalité forte, capable de résister aux pressions. Au début, il a été avalé par la communauté internationale, il fallait qu’on couvre ses faiblesses. Mais il a appris très vite.» Le Président hérite d’une guerre contre les anciens parrains rwandais et ougandais de son père, qui a dégénéré en un conflit fragmenté sur le sol congolais, terriblement meurtrier. Joseph Kabila va rompre avec cette logique armée, et accepter d’entrer en discussions avec les chefs de milices. L’Occident apprécie. Reçu à Bruxelles, à Paris et à New York, il écoute plus qu’il ne parle. On le prend pour un partenaire docile. Les négociations intercongolaises, pilotées par l’Afrique du Sud, débouchent sur un «accord global et inclusif» fin 2002, prévoyant un partage du pouvoir inédit (la formule dite «1+4», un président et quatre vice-présidents) et une intégration des miliciens dans l’armée nationale, aussi boursouflée qu’inefficace.

Dès lors, qu’importe que Kabila soit dépeint comme une «marionnette» par ses détracteurs et que le Congo soit placé sous un régime non-avoué de «souveraineté contrôlée», il devient avant tout, à l’époque, l’homme qui a mis fin à la guerre. Quand, en 2006, est organisée la première présidentielle au suffrage universel direct de l’histoire du pays, financée par l’Europe et les Etats-Unis, c’est en grande partie cette image d’artisan de la paix qui lui permet de l’emporter dans les urnes face à l’ancien seigneur de guerre Jean-Pierre Bemba. «Cet accord de paix est son acte fondateur, estime Barnabé Kikaya. Ensuite, pour sa campagne de 2006, il a pu lancer les "cinq chantiers de la reconstruction nationale".»

Minerais

Parlez aujourd’hui des cinq chantiers (infrastructures, emploi, éducation, eau-électricité et santé) à un Congolais et vous récolterez au choix une moue dégoûtée ou un grand éclat de rire. Seul le conseiller Kikaya garde son sérieux : «On a construit 2 000 kilomètres de routes et des immeubles magnifiques ont poussé partout à Kinshasa», dit-il. Reste que le pays, dont le sous-sol est décrit depuis l’époque coloniale comme un «scandale géologique» tant il regorge de minerais précieux (or, diamant, mais aussi coltan et cobalt, utilisés dans la fabrication des smartphones et des batteries), manque de tout. «Kabila a réussi à stabiliser la monnaie, c’est l’une des seules choses à mettre à son crédit,commente Isidore Ndaywel. Mais sur le plan du développement, notre pays reste une catastrophe.»

Quelle statistique peut décrire le Congo de 2019 ? Un enfant sur dix n’atteint pas l’âge de 5 ans. La moitié des Congolais n’ont pas d’accès à une source d’eau potable. 71 % de la population vit avec moins de 2 dollars (1,76 euro) par jour. Année après année, ce pays -continent de 80 millions d’habitants occupe toujours les dernières places du classement mondial de l’indice de développement humain. «La population n’a que trop conscience que Kabila a sous-traité la réalisation de ses fameux cinq chantiers aux Chinois pour masquer son propre immobilisme. Cinq chantiers ? Autant dire Tcheng Tchan Tché ! Chaque fois que des jeunes voient un Chinois dans la rue ou une femme congolaise qui porte un chemisier asiatique, ils s’écrient "Tcheng Tchan Tché"», raconte le journaliste belge David Van Beyrouck dans Congo, une histoire (1). La signature d’un méga-contrat historique entre Kinshasa et Pékin, en 2007, sur le principe «minerai contre infrastructures» et dont la valeur a été estimée à 9 milliards de dollars, constitue un tournant dans la présidence de Joseph Kabila. L’ancien chouchou de la communauté internationale commence à être regardé de travers. Le contrat chinois n’est pas seul en cause. Les mauvaises manières de Kabila, qui a pris de l’assurance, font surface.

Au fil du temps, le président élu a montré qu’il pouvait se faire aussi brutal que ses prédécesseurs pour casser ses rivaux ou des opposants trop remuants. Plusieurs rapports d’organisations internationales décrivent le système d’incarcération et de torture mis en place pour mater les dissidents. Les feux de la guerre se rallument dans l’est du pays, sur fond de pillage des ressources naturelles. La corruption prospère à tous les niveaux. Les juteux contrats miniers sont distribués en toute opacité. Le clan familial (notamment sa sœur Janet et son frère Zoé) s’enrichit scandaleusement. L’Occident ferme les yeux sur sa réélection douteuse, en 2011, face à l’opposant historique Etienne Tshisekedi, mais tousse à l’idée d’un troisième mandat, interdit par la Constitution.

Treillis

«Le divorce s’est accentué après 2012. Aux inquiétudes économiques s’ajoutait la question de la démocratie», explique Isidore Ndaywel. Son silence, autrefois considéré comme de la réserve, est désormais interprété comme de la morgue. La situation se tend à l’approche du terme de son second mandat. Plus de 100 manifestants sont tués en 2015 et 2016 en marge des marches de protestation contre la révision de la Constitution ou le report des élections. A chaque fois, la police ouvre le feu contre la foule. Le 31 décembre 2016, sous l’égide de l’Eglise catholique, le Président signe avec l’opposition un compromis qui lui permet de se maintenir au pouvoir tout en organisant une transition politique et un scrutin d’ici la fin 2017. Cet accord dit «de la Saint-Sylvestre» ne sera pas respecté. Kabila, de plus en plus invisible, s’accroche à son fauteuil. Il s’est laissé pousser la barbe et apparaît en treillis de guérillero - l’expression «d’une rébellion interne», dit-il. En janvier, puis février 2018, les Congolais sortent à nouveau dans les rues, et sont à nouveau la cible des balles des forces de sécurité. Les marches organisées à l’appel des évêques sont réprimées dans le sang, jusqu’à la sortie des églises. Le régime est engagé dans une fuite en avant. Jusqu’au 8 août, quelques heures avant la clôture des inscriptions : Joseph Kabila annonce qu’il ne sera pas candidat.

«Sa méthode, c’est de laisser traîner, voire pourrir, les choses, il ne tranche jamais, décrit son ancien ministre Mwenze Kongolo, passé dans l’opposition. Il est très passif, ce qui a pu le servir dans sa phase d’obéissance à la communauté internationale, et ce qui l’a desservi dans sa phase de désobéissance.» A Kinshasa, son départ est devenu une obsession. Chacun dit désormais à voix haute tout le mal qu’il pense du président sortant, accusé de manipuler la commission électorale pour faire échouer le scrutin, puis le retarder, et enfin faire gagner coûte que coûte son dauphin désigné : Emmanuel Ramazani Shadary, ex-ministre de l’Intérieur, et fidèle parmi les fidèles. Les attaques contre le chef de l’Etat ont souvent des relents xénophobes. «La rumeur populaire dit qu’il est le fils d’un ami rwandais de Laurent-Désiré tombé au champ de bataille, et qu’il aurait été adopté, raconte Isidore Ndaywel. L’armée sur laquelle Kabila s’appuie est en grande majorité rwandophone, surtout sa garde républicaine. A Kinshasa, les gens se méfient d’eux.»

Pacte secret

Jamais ce président taiseux n’a autant donné d’interviews qu’en cette fin de règne. En décembre, les grandes agences de presse, la BBC, Al-Jazeera, le Soir, le Monde, Jeune Afrique sont tour à tour reçus dans sa résidence officielle à Kinshasa, ou dans sa ferme de Kingakati. Joseph Kabila donne des gages, répète qu’il est prêt à partir. «J’ai la modestie de croire que nous avons contribué à restaurer la démocratie», dit-il. Dans un dernier geste de défi, il se permet de faire expulser l’ambassadeur de l’UE en RDC, Bart Ouvry, en représailles aux sanctions européennes visant ses collaborateurs, et notamment «son» candidat, Emmanuel Ramazani Shadary. Mais contrairement à ce qu’une majorité du pays redoutait, à l’issue du scrutin du 30 décembre, ce n’est pas Shadary qui est proclamé vainqueur. Ce n’est pas non plus l’homme qui semble avoir réellement gagné le scrutin (plusieurs fuites de fichiers électoraux donnent l’opposant Martin Fayulu largement en tête, avec près de 60 % des voix). Un troisième scénario, inattendu, se dessine : la consécration de Félix Tshisekedi, le fils d’Etienne Tshisekedi, décédé deux ans plus tôt. Cette nuit-là, l’heureux élu s’empresse de «rendre hommage» au sortant : «Aujourd’hui, nous ne devons plus le considérer comme un adversaire mais plutôt comme un partenaire de l’alternance démocratique.»

Fin de partie pour Kabila, qui aurait assuré ses arrières - sur les plans judiciaire et financier - en négociant un pacte secret avec Tshisekedi, plus accommodant que Fayulu ? Il a un temps laissé entendre qu’il se replierait sur ses terres, en sage gentleman-farmer. Mais la large victoire de sa coalition politique, le Front commun pour le Congo, qui a raflé 337 des 500 sièges de l’Assemblée selon les résultats officiels, laisse présager une suite de l’histoire. A 47 ans, le président sortant bénéficie d’un poste de sénateur à vie. S’il le désire, il pourrait prendre la tête de la chambre haute et devenir le deuxième personnage de l’Etat. Contraindra-t-il Tshisekedi à une cohabitation ? Ses ennemis cauchemardent déjà de son retour à la fonction suprême en 2023. Fidèle à sa réputation, le «raïs» ne s’est pas prononcé. Le maître de l’attente a toujours botté en touche aux questions portant sur son avenir politique. Dans son interview à Jeune Afrique, à la veille de l’élection, il répondait ceci : «La république démocratique du Congo est un vaste chantier. Partout où les autres voient des problèmes, je vois des opportunités.»

(1) Congo, Une histoire. Actes Sud, 2012. Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin.

 

Célian Macé Envoyé spécial à Kinshasa

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