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Centrafrique : les chefs anti-balaka rattrapés par la justice internationale

ANALYSE

 

Centrafrique : les chefs anti-balaka rattrapés par la justice internationale

 

Par Maria Malagardis Libération — 24 janvier 2019 à 13:07

 

Le transfert, mercredi à la CPI, de l'ex-leader des milices chrétiennes Patrice-Edouard Ngaïssona pour crimes de guerre marque une avancée sur le front judiciaire, alors que le pays reste englué dans une profonde crise politique.

 

Cette semaine, le Centrafricain Patrice-Edouard Ngaïssona est devenu le huitième détenu de la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye. Il doit certainement méditer sur les étranges tours que réserve le destin. Début décembre, cet homme de 51 ans au visage poupin circulait encore tout à fait librement entre Bangui et la banlieue parisienne où réside une partie de sa famille. Certainement assuré que sa nomination il y a près d’un an, en février, au sein du bureau exécutif de la Confédération africaine de football, la CAF, le protégeait contre les errements du passé.

Qui aurait pu oublier en réalité que celui qui est également président de la Fédération centrafricaine de football a joué un rôle de leader dans l’incroyable bain de sang déclenché fin 2013 dans son pays ? Lui qui fut le «coordonnateur général» des «anti-balaka», milices d’autodéfense chrétiennes alors opposées à la Seleka, une coalition rebelle hétéroclite à connotation musulmane, venue du nord de cet immense pays enclavé au cœur de l’Afrique. Œil pour œil, dent pour dent : aux exactions des rebelles qui ont conquis la capitale en mars 2013 répond, neuf mois plus tard, une chasse aux musulmans, considérés collectivement comme «complices» de la Seleka, aux yeux des anti-balaka.

«Chaînon manquant»

Leur «Saint Barthélémy» démarre le 5 décembre 2013, à la veille de l’intervention française, l’opération Sangaris, censée remettre de l’ordre dans cette ancienne colonie. Malgré la présence des forces françaises, le chaos le plus total va durer plusieurs mois. Depuis son quartier de Boy-Rabe à Bangui, Patrice-Edouard Ngaïssona en fut l’un des chefs d’orchestre. Et c’est pour «crimes contre l’humanité et crimes de guerre» qu’il a été arrêté le 12 décembre dans la banlieue parisienne, avant d’être transféré mercredi à la prison de Scheveningen, à La Haye. Il y retrouvera son compatriote Alfred Yekatom, autre chef local des anti-balaka, arrêté fin octobre à Bangui pour avoir sorti son arme et tiré au sein de l’Assemblée nationale, avant d’être transféré à la CPI deux semaines plus tard.

Yekatom était parfois considéré comme un «petit poisson». Avec Ngaïssona, la prise est plus importante. Et permettra peut-être d’en savoir plus sur les vrais ressorts de l’offensive des anti-balaka en 2013. «Ngaïssona, c’est le chaînon manquant entre les milices des tueurs et l’ex-président Bozizé», s’était félicité le jour de son arrestation le responsable Afrique de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), Florent Geel. Il faisait allusion à l’implication possible – derrière l’offensive des anti-balaka – de l’ancien président François Bozizé, chassé du pouvoir par la Seleka et qui vit désormais en exil.

Agenda caché

Hasard du calendrier, le timing de ce transfert à la CPI tombe à point : ce jeudi s’ouvre à Khartoum, capitale du Soudan, une conférence réunissant tous les acteurs, ou presque, de cette crise interminable qui se solde encore aujourd’hui par une instabilité persistante et meurtrière, près de 650 000 déplacés internes et une économie en ruines, avec des risques de famine dans un pays pourtant si fertile. Laborieusement organisée, sous les auspices de l’ONU et de l’Union africaine (UA), la réunion de Khartoum ne suscite pourtant guère d’espoirs chez de nombreux Centrafricains, habitués aux accords de paix sans suite, aussitôt démentis à peine signés. «Les protagonistes de cette crise, souvent impliqués dans de fructueux trafics de diamants et de minerais, ont plutôt intérêt à ce que l’instabilité demeure», se désolait déjà en novembre un entrepreneur local à Bangui.

La plupart des chefs de guerre ne représentent en effet que leurs propres intérêts, et s’accrochent encore à la revendication d’une amnistie générale. Et pour certains, le soupçon d’un agenda caché concerne aussi le gouvernement de Faustin-Archange Touadéra, aujourd’hui allié aux Russes. Lesquels auraient finalement imposé le choix de Khartoum, contre celui d’Addis-Abeba en Ethiopie longtemps suggéré par l’UA.

Arsenal judiciaire

Face à ce jeu de poker menteur, la justice offre peut-être un espoir. La Centrafrique, qui a saisi la CPI dès 2014, dispose en principe d’un arsenal judiciaire assez complet : outre la justice internationale, représentée par la CPI, le pays abrite une juridiction ad hoc, la cour pénale spéciale (CPS), censée enquêter sur les cas les plus graves, ainsi que deux cours de justice ordinaires, à Bangui et Bambari, qui reprennent lentement du service et ont déjà jugé certains responsables de la crise de 2013-2014. Même si les chefs de l’ex-Seleka, retranchés sur leurs territoires, restent pour l’instant difficiles à appréhender.

Néanmoins, en attendant la paix, la justice est bien en marche. Et lors de l’ouverture des sessions ordinaires, fin novembre, le procureur du tribunal de Bangui a tenu à mobiliser les futurs membres du jury sur l’importance de leur mission : «Vous devez être toujours à l’heure avant le démarrage des audiences. Et obligation vous est faite de ne pas dormir, pendant que vous suivez les débats !» sermonnait-il. En cette fin de semaine, le réveil sera en tout cas assez rude pour celui qui loge désormais dans une prison face à la mer du Nord.

 

Maria Malagardis

 

 

TRANSFEREMENT D’UN EX-CHEF ANTI-BALAKA A LA HAYE: L’opération de salubrité doit se poursuivre

 

http://lepays.bf  24 janvier 2019

 

Il s’appelle Patrice-Edouard Ngaïssona. Son nom ne dit, a priori, pas grand-chose. Mais il fut le coordonnateur général des anti-balaka, du nom de cette milice armée d’obéissance chrétienne créée par l’ex-président centrafricain, François Bozizé dont il fut d’ailleurs le ministre des Sports. Arrêté le 12 décembre 2018, suite à un mandat d’arrêt international délivré par la Cour pénale internationale (CPI), l’ex-seigneur de guerre centrafricain a été déféré hier, 23 janvier 2019, à la Haye. Ainsi en ont décidé les autorités françaises. Pour rappel, celui qui vient de rejoindre la prison de Scheveningen est poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis dans l’Ouest de la RCA, entre septembre 2013 et décembre 2014. A l’époque, estime la CPI, une « attaque généralisée et systématique a été perpétrée par les anti-balaka contre la population civile musulmane et quiconque semblait soutenir le groupe armé de l’ex-Séléka ». Patrice-Edouard Ngaïssona qui, rappelons-le, était jusqu’à son arrestation le président de la Fédération centrafricaine de football (FCF), rejoint ainsi Yekatom Rombhof à Scheveningen, du nom de cet autre chef de guerre anti-balaka, arrêté et transféré à la Haye où il est jugé pour les mêmes faits de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il s’agit là de deux grosses prises pour la juridiction internationale dirigée par Fatou Bensouda qui, on se rappelle, avait ouvert, le 24 septembre 2014, une enquête sur les violences meurtrières qui avaient, à l’époque, cours en RCA.

Les cas Yekatom et Ngaïssona feront école

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’opération de salubrité doit se poursuivre. Car, en fait de criminels, il y en a aussi bien dans les rangs des anti-balaka que dans celui des ex-Séléka, qui courent encore les rues. Peut-être existe-t-il encore d’autres mandats d’arrêt émis par la CPI, non encore rendus publics. Edouard Ngaïssona, c’est peu de le dire, n’aurait pas pris le risque d’aller se pavaner en France, s’il savait le risque énorme qu’il encourait. C’est donc une lapalissade de dire que les cas Yekatom et Ngaïssona feront école en ce sens que désormais, la plupart des seigneurs de guerre centrafricains sauront où mettre les pieds, convaincus qu’ils paieront cash la moindre erreur. Et c’est tant mieux si cela peut contribuer à ramener la paix en ex-Oubangui-Chari dont les protagonistes de la crise se retrouvent aujourd’hui même 24 janvier 2019, à Khartoum, au Soudan pour des négociations. Du reste, tous ceux qui s’interrogeaient sur le choix de Khartoum pour abriter ce grand raout, ont désormais la réponse. C’est, en effet, parce que ce pays présente le moins de risques pour tous ceux qui sont visés par des sanctions internationales. En tout cas, avec l’arrestation et le transfèrement du coordonnateur des anti-balaka à la Haye et la remise, depuis mi-décembre de 1400 kalachnikov par Jean-Yves Le Drian aux forces armées centrafricaines, la France dont on dit qu’elle était en train de se faire ravir la vedette par la Russie de Vladimir Poutine, dans la gestion du dossier centrafricain, tente de reprendre la main. Et c’est peu dire !

B.O

 

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