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Au PK5, le poumon de la Centrafrique recommence à respirer

Lu pour vous

 

Par Gaël Grilhot  19 juillet à 17h30, mis à jour à 20h42

 

Quartiers d’Afrique (7/21). Emblématique de Bangui, le Point Kilomètre 5 traîne une réputation de violence. Mais depuis quelques mois, la vie semble y reprendre ses droits.

 

PK5. Un nom qui claque depuis trop longtemps comme l’enclenchement d’une arme automatique. Le quartier, il est vrai, a vécu des heures terribles lors du conflit meurtrier qui a saisi la Centrafrique en 2013. La population à forte majorité musulmane a été accusée d’avoir été un soutien actif de la Séléka, le mouvement armé qui avait alors pris le contrôle de Bangui. Pour faire face aux représailles, des groupes d’autodéfense se sont créés dans le quartier, qui se sont rapidement mis à exercer leur propre loi. Par la suite, l’Etat semblait l’avoir progressivement délaissé. En juin, des groupes se sont encore affrontés, faisant quatre morts et de nombreux blessés. Et pourtant, ces incidents sont de plus en plus rares. Depuis quelques mois, les marchandises s’étalent à nouveau dans le Marché central.

Le commerce est la raison d’être du Point Kilomètre 5, abrégé en PK5. Avant la crise, le quartier était considéré comme le poumon économique de la Centrafrique. C’est par là que transitent traditionnellement tous les produits venant du Cameroun voisin, l’une des seules voies d’approvisionnement du pays. Autour du rond-point Koudoukou, on a de nouveau du mal à avancer en moto. Malick Karomschi a le sourire. Pour lui, c’est le signe que les affaires reprennent : « On est revenus à 60 % des activités ». Malick Karomschi est le directeur de l’Organisation musulmane pour l’innovation en Centrafrique (Omica), basée au « Kilomètre 5 ». « Nous allons dans certains arrondissements où nous ne pouvions pas circuler avant », explique-t-il. Sur les bords de l’avenue Barthelemy-Boganda, des petites échoppes où l’on trouve pêle-mêle des fripes, des outils ménagers, toutes sortes de produits importés.

Retour de la sécurité

Doungoulaye, propriétaire d’une petite quincaillerie, est un représentant des commerçants du PK5. « J’ai vécu tout ce qui s’est passé depuis six ans, mais grâce aux différents leaders communautaires qui se sont levés, il y a eu une amélioration », avance-t-il. Un peu plus loin, en s’éloignant de l’artère principale, dans un dédale de petites ruelles couvertes par des bâches bleues, les étals restés vides pendant longtemps sont de nouveau achalandés. Mahamat, un jeune marchand de vêtements et de draps d’occasion, confirme la reprise. Mais comme lui, beaucoup craignent toujours d’« aller en ville » lorsqu’ils ont besoin de quelque chose, de peur d’être agressés en raison de leur appartenance communautaire.

A l’intérieur du quartier, les choses semblent pourtant aller dans le bon sens. Les taxis, autrefois réticents à venir, sont plus nombreux désormais. Non loin du Marché central, dans le marché Ngaoui, une petite cour entourée de bâtiments où des machines à coudre tournent à plein régime. Imposant, barbe et ensemble traditionnel blancs, Mamadou Camara donne ses indications à un jeune apprenti. L’imam de la mosquée Ibn Al-Khattab, qui exerce toujours son métier de tailleur, se plaint des « rumeurs » qui empêchent les gens de revenir au PK5. « Je ne sais pas depuis combien de temps vous circulez dans le quartiermais vous n’avez pas entendu de crépitement d’arme, fait-il remarquer, c’est le signe que la sécurité est revenue. »

Certes aujourd’hui pas de tirs, mais les incidents demeurent fréquents. D’autant que les Forces de sécurité intérieure ont déserté le quartier depuis longtemps. Nombreux sont ceux qui souhaitent leur retour, ne serait-ce que pour que le PK5 se débarrasse de cette réputation de violence. Un problème d’effectifs, selon le ministère de l’intérieur, qui compte sur le recrutement prochain de 500 gendarmes et 500 policiers au niveau national pour reprendre les patrouilles. « Nous voulons la restauration de l’autorité de l’Etat le plus vite possible, insiste Malick Karomschi. C’est vrai, il y a les groupes d’autodéfense qui sont là. Mais c’est au gouvernement de venir dialoguer avec ces groupes, de trouver une porte de sortie. C’est comme si le gouvernement nous avait abandonnés, comme si nous n’étions pas des Centrafricains. »

« Brassage de populations »

Un sentiment d’exclusion basé sur des faits réels. Le groupe de recherche Impact-Initiatives, basé à Genève, a publié en mai 2019 un rapport très détaillé qui pointe les lacunes dans les services publics au sein du 3e arrondissement (dont fait partie le PK5), et propose des pistes d’amélioration. Accès à l’eau, à la santé, logement : tout y est passé au crible. « La mauvaise qualité de l’enseignement constitue la première cause d’insatisfaction pour 38 % des ménages », peut-on y lire. Malick Karomschi approuve : « Les enseignants ont peur de venir enseigner aux enfants, ici. Aujourd’hui, ce sont surtout des maîtres-parents qui assurent l’éducation. Mais c’est trop irrégulier. Un maître-parent peut venir un jour, le lendemain il ne sera pas là. »

Sur le terrain de basket, entre la Grande Mosquée et l’école Koudoukou, se tient un concert organisé par les Frères centrafricains, une ONG nationale. Sur scène un artiste local se produit avec ses danseuses devant une foule multiconfessionnelle. Inimaginable il y a seulement quelques mois. Mahmat Nur Moussa, artiste, humoriste et comédien, anime une petite compagnie théâtrale qui participe à l’organisation, et cherche à donner une nouvelle image du PK5. Son but est avant tout de désenclaver le quartier et d’attirer à nouveau les habitants des environs : « Avant, il n’y avait pas de circulation. Les gens restaient aux frontières. Ils ne rentraient pas au 3earrondissement. Par nos activités, on invite nos frères qui sont de l’autre côté à se joindre à nous. »

Maryam observe le concert le sourire aux lèvres. Originaire de Boali, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Bangui, elle s’est réfugiée au PK5 pour fuir les violences pendant la crise. Comme elle, des milliers de déplacés musulmans venus de toute la Centrafrique ont à l’époque rejoint le quartier. « Je veux bien retourner chez moi, mais seulement s’il y a des parents qui veulent y aller aussi. Toute seule, je n’irai pas », reconnaît-elle. Le nombre de déplacés a provoqué des tensions foncières au sein du quartier. Mais, pour Patrick, un membre de la communauté chrétienne de l’arrondissement, la cohabitation entre les groupes religieux n’est pas menacée. « Il y a ici un vrai brassage de populations », avance-t-il. Ibrahim Bala Abana, chef de quartier de Gbaya-Doumbia II, une des zones les plus sensibles du PK5, acquiesce : « Depuis huit mois, il n’y a plus de problème. Chaque matin on est ensemble avec les musulmans et les chrétiens. Ce sont eux qui sont nos clients au Kilomètre 5. Sans musulmans, les chrétiens ne peuvent pas vivre, sans chrétiens, les musulmans ne peuvent pas vivre. »

Quartiers d’Afrique, notre série d’été

Ils sont étonnants, innovants, branchés ou en mutation. Cet été, Le Monde Afrique vous emmène à la rencontre de quartiers de capitales africaines à l’histoire singulière. De Maboneng, à Johannesburg, délaissé à la fin de l’apartheid avant de devenir un symbole de mixité, à Osu, quartier de la capitale ghanéenne, aux airs de pépinière de créateurs, en passant par PK5, quartier à majorité musulmane de Bangui, en Centrafrique, qui renaît au commerce après la sanglante crise de 2013, nos journalistes vous font découvrir des lieux d’exception qui disent à eux seuls beaucoup des pays explorés et du continent. Bon voyage !

 

Gaël Grilhot (Bangui, correspondance)

 

 

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