Notre mission, toujours vous informer
Accueil » Point de vue » RCA - Jean-Serge Bokassa : "Une famille, un nom, ça ne se choisit pas mais ça s’assume"
RCA - Jean-Serge Bokassa :

POLITIQUE : ENTRETIEN AVEC JEAN-SERGE BOKASSA

 

Lu pour vous

 

RCA - Jean-Serge Bokassa : "Une famille, un nom, ça ne se choisit pas mais ça s’assume" 

 

À LA UNE RCAJEAN-SERGE BOKASSAFAUSTIN-ARCHANGE TOUADÉRA

 

Ex-ministre de l’Intérieur, ancien ministre de la jeunesse et des sports, Jean-Serge Bokassa est le coordinateur du mouvement Kodro Ti Mo Kozo Si et le porte-parole du Front uni pour la défense de la nation. Jean-Serge Bokassa est candidat à l'élection présidentielle de décembre 2020. Rencontre.

 

54 ÉTATS : Vous êtes l’un des fils de l’empereur Bokassa Ier (1976 à 1979), qui était également président de la République (1966 à 1976). Il n’est jamais évident d’être le fils de…  Si un jour vous devenez président, qu’est-ce qui sera différent avec vous ?

 

Jean-Serge Bokassa : J’appartiens à une génération qui porte des valeurs éducatives qui ne sont pas les même que celles de l’époque de mon père. Le contexte a changé.

Aujourd’hui, j’arpente tout cela au travers d’élections que mon père n’a pas connu. Nous n’évoluons pas dans le même modèle politique. Dans la plupart des États d’Afrique francophone de l’époque, les élections n’étaient pas libres et transparentes. Les coups d’États constitutionnels ou coups d'État tout court étaient récurrents. Notre génération voit les choses différemment. Et comme on dit, une famille, un nom, ça ne se choisit pas mais ça s’assume. Je l’ai toujours assumé et je continuerai à le faire.

Une famille, un nom, ça ne se choisit pas mais ça s’assume !

 

54 ÉTATS : Quel est votre plan pour changer la Centrafrique ?

 

Jean-Serge Bokassa : J’appartiens à un mouvement politique qui a été crée en 2013. Une plateforme de concertation politique et d’engagement citoyen. Cette plateforme est née de l’observation du chaos. Nous avons assisté aux pires exactions. La notion de dignité est au coeur de nos préoccupations. Je rêve de voir la Centrafrique digne, un peuple digne, une société digne et pour y arriver, nous passerons inéluctablement par des mécanismes de réconciliation nationale. Pour l'instant, le président Touadéra a échoué.

Quand vous prenez le 1er paragraphe de l'accord de Khartoum, il est dit : "le gouvernement et les groupes armés sont les parties prenantes à cet accord". Je n’appelle pas cela une dynamique de réconciliation inclusive. Je crois que le Centrafricain, après tout ce qu’il a traversé a besoin de se réconcilier avec son histoire.

La Centrafrique est faite d’instabilités constantes, d'un sempiternel retour à la case départ. Nous n’avons pas su faire les deuils des tragédies que nous avons vécues. On a souvent fait un gâchis de certains événements, de certaines opportunités de se réconcilier, et de rebâtir ensemble ce qui a été détruit.

 

54 ÉTATS : Est-ce un problème de leadership ?

 

Jean-Serge Bokassa : Fondamentalement. C’est le cœur du problème ! Zéro leadership, aucune efficience. Trop d'intérêts catégoriels, personnels. Résultat : des problèmes de gouvernance importants, une mauvaise répartition des ressources, des inégalités. La Centrafrique se construit sur la souffrance de tout un peuple.

Les groupes armés ne sont que le reflet de nos errements, de nos erreurs, de notre absence de vision

54 ÉTATS : En Centrafrique, des instructeurs russes se sont installés dans l’ancien palais de votre père et Valerii Zakharov exerce désormais la fonction de "conseiller à la présidence de la République en matière de sécurité nationale.

 

Jean-Serge Bokassa : Comment apprécier les rapports bilatéraux entre la Russie et la Centrafrique ? Comment affirmer que la Russie est à nos côtés ? Quels sont les mécanismes conventionnels existants ? Cela se jauge au travers des instruments qui sont utilisés pour sceller des rapports entre deux États. Dans notre cas, l’Assemblée nationale aurait dû jouer un rôle prépondérant mais...

 

54 ÉTATS : Encore une fois, les instructeurs russes sont bien présents.

Jean-Serge Bokassa : C’est l’unique élément qui matérialise cette coopération avec la Russie. Les instructeurs forment et recyclent l’armée Centrafricaine, les FACA.

 

À côté de cela, vous avez des sociétés privées comme Wagner, Sewa Security, Lobaye invest dont on ne connaît ni l'étendue du cahier des charges, ni la nature des contrats signés. Cela échappe à tout contrôle !

Plus de 100 contrats ont été octroyés à des groupes et à des individus sans que cela ne puisse passer par l’Assemblée nationale

Je pense que nous assistons à des dérives qui sont importantes. Ce qui est frappant, c’est l’accommodation de la communauté internationale qui ferme les yeux sur ces faits extrêmement graves. D’autant plus que les institutions en Centrafrique sont complètement instrumentalisées et phagocytées.

Les Institutions centrafricaines ne sont plus en mesure de jouer leur rôle

54 ÉTATS Où en est l’état de droit en Centrafrique ? Qu’en est-il de la transparence gouvernementale ?

Jean-Serge Bokassa : Justement, c’est un problème de gouvernance. Certaines personnes ont besoin d’opacité pour évoluer et ont des choses à cacher.

Nous avons assisté, il n’y a pas très longtemps à une crise presque institutionnelle entre la Cour constitutionnelle qui s’est invité à vouloir réécrire la loi à la place de l’Assemblée nationale et ce à la demande du président.

54 ÉTATS : Affirmeriez-vous que c’est là un État de droit défaillant ?

Jean-Serge Bokassa : Complètement.

54 ÉTATS : Est-ce le fait de désapprouver tout ce système qui vous a valu d’être limogé le 14 avril 2018 ?

Jean-Serge Bokassa : Je pense que la perception de mon départ du gouvernement fait l’objet de beaucoup d’interprétations. Je me suis volontairement, peut-être dans des formes qui n’ont pas permis à certains d’en avoir la pleine lecture, désolidarisé du gouvernement pas simplement à cause des évènements de Berengo où nous avons vu les russes y être installés sans le consentement préalable de la famille. 

Berengo renferme la sépulture de notre défunt père et celle des membres de ma famille. Mes frères, mes sœurs et moi-même avons exprimé ne pas être contre la présence russe mais être contre le mépris avec lequel cela s’est fait.

Berengo renferme la sépulture de notre défunt père et celle des membres de ma famille

Dans le discours du chef de l’État, il mettait en avant le respect qu’il porte à la mémoire de Jean-Bedel Bokassa. Jean-Bedel Bokassa bien que mort, a des représentants. Vous ne pouvez pas imposer dans des lieux où il repose dans ses derniers repos une présence étrangère sans au minimum avoir une concertation avec la famille. La forme des choses n’a pas été bien faite. Nous avons assisté à des gesticulations qui nous ont beaucoup peiné et frustré. Nous aurions pu faire l’économie de tout cela !

54 ÉTATS : Que répondez-vous à ceux qui pensent qu’au contraire, la présence de la Russie est bien plus efficiente que celle de la France puisqu’avec la Russie, la Centrafrique a pu obtenir la levée partielle de l’embargo sur les armes, former les FACA et sécuriser la population. Il y aurait 3 fois moins de violence depuis 1 an.

Jean-Serge Bokassa : C’est vous qui le dites. J’ai entendu cela venant des Nations Unies mais qui disaient quelques semaines plus tôt qu’ils enregistraient plus de 50 à 70 violations quotidiennes de l’Accord de Khartoum. Comment alors nous faire croire qu’il y a moins de violence ?

54 ÉTATS : Qu’est-ce que vous proposez concrètement ? 

Jean-Serge Bokassa : Les premières préoccupations qui sont les nôtres sont d’ordres sécuritaires. Concomitamment à cela, il faut créer les conditions d’une véritable réconciliation. En 2015, nous n’avions pas autant de groupes armés.

En 2015, nous n’avions pas autant de groupes armés

En 2016, nous avons soutenu le président Touadéra qui avait dans son programme les questions de sécurité en priorité, aujourd’hui, il semblerait que l’Economie soit devenue sa priorité. Comment relancer l’Economie d’un pays dans un contexte de crise sécuritaire ? Je n’arrive pas à comprendre cette équation là. Il faudrait peut-être que le mathématicien qu’est le président Touadéra me l’explique. Je trouve cela contradictoire.

Il y a des cas d’exactions quotidiens, il faut pouvoir les juguler, les maîtriser. L’armée nationale étant malheureusement faible, la stratégie purement nationale ne permettra pas dans l’immédiat de relever ce défi sécuritaire. Nous avons la Minusca, il faut l’insérer comme un atout hautement stratégique. Nous avons également les pays voisins : le Tchad, le Soudan, le Cameroun qui pourraient faire partie de la résolution du problème sécuritaire Centrafricain. Pour l’heure, aucune diplomatie orientée vers un tel objectif.

Le Tchad, le Soudan, le Cameroun pourraient faire partie de la résolution du problème sécuritaire Centrafricain

54 ÉTATS : Ce sera l’une de vos propositions de faire appel aux forces de la sous-région ?

Jean-Serge Bokassa : Ce sera l’une de mes priorités.

 

54 ÉTATS : À la suite de l'accord de paix dit de Khartoum, vous avez crée un outil de veille démocratique E-Zingo Biani, Front Uni pour la Défense de la Nation, pour lutter contre la recrudescence des violences des groupes armés dans l’arrière pays. Quels sont les retours pour construire la Centrafrique de demain ?

 

 Jean-Serge Bokassa : Cette plateforme de résistance pacifique n’est pas le fruit de ma création mais celle d’un ensemble : citoyens, patriotes, et société civile. C’est la possibilité d’une action solidaire où l’on transcende les clivages. Avec Anicet-Georges Dologuélé, Karim Meckassoua, et d’autres, nous dénonçons les échecs à plusieurs niveaux. E-Zingo Biani dénonce les dérives du régime Centrafricain, nous dénonçons une tendance totalitaire via une veille démocratique. En politiciens responsables,  les membres d’ E-Zingo Biani ne peuvent assister à cette dérive en silence.

E-Zingo Biani dénonce les dérives du régime Centrafricain

 

54 ÉTATS : Avez-vous tenté de dialoguer avec le président Faustin-ArchangeTouadéra ?

 

Jean-Serge Bokassa : Des démarches ont été prises pour lui faire entendre notre son de cloche.

54 ÉTATS : Que pensez-vous de l’accord de paix et de réconciliation négocié depuis le 24 janvier à Khartoum, sous l’égide de l’Union africaine et signé entre le président Touadéra et les représentants de 14 groupes armés le 6 février 2019 à Bangui ? Mankeur Ndiaye, qui aujourd’hui est le représentant du secrétaire général des Nations unies en République centrafricaine semble dire que l’accord n’est pas si bien respecté que cela ?

Jean-Serge Bokassa : L’accord de Khartoum ne nous apporte pas la paix. L’accord de Khartoum se résume à la personne du chef de l’État et des groupes armés. Nous sommes dans un model de démocratie qui voudrait que les autres forces démocratiques soient associées.

L’accord de Khartoum ne nous apporte pas la paix

54 ÉTATS : Est-ce l’accord de trop ?

Jean-Serge Bokassa : Nous avons pêché dans la forme. J’ai d’ailleurs noté l’absence des présidents Idriss Deby et Denis Sassou Nguesso à Khartoum.

54 ÉTATS : Pourriez-vous nous répéter votre solution ?

Jean-Serge Bokassa : Il n’y a pas une solution. Il y a plusieurs solutions à exploiter. On a besoin d’un Homme d’État. J’ai vu beaucoup de leader fuir, se cacher, je suis resté en Centrafrique, impuissant face à la puissance de feu qu’il y avait mais c’est mon pays. Je ne me vois pas vivre en exil. Nous avons besoin que des leaders politiques soient prêts, pas juste à faire de beaux discours, mais à se donner en sacrifice pour leur peuple.

54 ÉTATS : Êtes-vous prêt ?

Je pense avoir franchi le Rubicon, je ne ferai plus marche arrière. Ce n’est pas mon fantôme qui viendra se présenter aux élections

Jean-Serge Bokassa : Oui. Si dans les moments les plus difficiles, je suis resté, ce n’est pas maintenant, que je vais partir. J’aurai pu y laisser ma vie. Si je suis encore en vie après tout ce que j’ai vécu en Centrafrique, je ne le dois pas à mes efforts.

Si j’y avais laissé ma vie, quelles seraient mes ambitions ? Je pense avoir franchi le Rubicon, je ne ferai plus marche arrière. Ce n’est pas mon fantôme qui viendra se présenter aux élections.

Je pense avoir franchi le Rubicon, je ne ferai plus marche arrière 

54 ÉTATS : Il y a un rapport de la Cour des comptes qui révèle l’existence de nombreux disfonctionnements entre juin 2016 et septembre 2018, qui blanchi totalement Abdul Karim Meckassoua, l’ancien Président de l’Assemblée nationale, victime comme il le dit lui-même d’un putsch, d’accusations mensongères qui lui ont coûté sa destitution et au passage un empoisonnement d’après les rapports de l’hôpital Cochin. Que pensez-vous de ce rapport de la Cour des Comptes ?

Jean-Serge Bokassa : Ce rapport est suffisamment éloquent. J’ai très mal vécu cet épisode là. On ne peut pas parler de réconciliation et de rassemblement en divisant les compatriotes. Abdul Karim Meckassoua est un homme connu du paysage politique centrafricain, nous connaissons le poids de ce compatriote et les services qu’il a rendu à la nation. Il a servit de nombreuses fois à des niveaux de responsabilités très élevés. L’humiliation qu’ils lui ont fait subir est révélatrice de ce qu’ils sont eux même.

54 ÉTATS : Pourriez-vous les nommer ?

Jean-Serge Bokassa : Je parle du président Touadéra. C’est révélateur de sa malhonnêteté et de la vision qu’il a de notre pays et de ce qu’il faut en faire. Cela ne sert pas la cause nationale. Cela ne sert pas la cause d’un régime. C’est là des règlements de compte de bas étages. Je le déplore. Encore une fois, nous pouvions faire l’économie de tout cela. Derrière chaque destruction, derrière chaque événement tragique, il y a pour nous la possibilité de créer les conditions d’une renaissance. Nous sommes toujours passés à côté des rendez-vous de l’histoire. Le président Touadéra a été Premier ministre 5 ans, il n’a aucune circonstance atténuante. Aucune mansuétude permise à son endroit.

Le président Touadéra a été Premier ministre 5 ans, il n’a aucune circonstance atténuante

54 ÉTATS : Les conditions sont-elles réunies pour qu’ait lieu des élections sereines  ?

Chaque génération doit, dans une relative opacité, trouver sa mission, la remplir ou la trahir 

Jean-Serge Bokassa : En 2016, elles ne l’étaient pas moins. Existe t-il dans nos vieilles démocraties des élections qui soient totalement parfaites ? Néanmoins, il faut tendre vers la perfection.

Comme disait Frantz Fanon : « chaque génération doit, dans une relative opacité, trouver sa mission, la remplir ou la trahir ».En ce qui me concerne, je ne pense pas avoir fait le choix de la trahison.

0 commentaire

Soyez la première personne à vous exprimer !

Mon commentaire

Dans la même catégorie
Après les années d’embrasement, c’est l’enlisement des entreprises économiques illicites en terre centrafricaine. Dans cet entretien à Sputn » ...la suite
Si l’Assemblée spéciale des évêques sur l’Amazonie plaide en faveur de la sauvegarde de l’Amazonie, il n’est pas moins l’occasion de met » ...la suite
L’Association des étudiants leaders de la non-violence et de la paix (AELNVP) a mené une campagne de sensibilisation à l’Université de Bangui. » ...la suite
Il est l'un des principaux relais de la Russie sur le continent africain. Son pays est l'un des symboles de l'appétit récent de Moscou pour l'Afriqu » ...la suite
Martin Ziguele appelle les garants et facilitateurs de l’Accord de paix de Khartoum à une action musclée Ali Darassa, de réduire ses capacités m » ...la suite
L’armée nationale centrafricaine est une chose tellement importante que nous aurions grandement tort de la laisser aux seuls soins du Président é » ...la suite
En Centrafrique, l’opposition demande que le président Touadéra cède la place à un régime de transition d’ici 2020. Réaction ferme du commis » ...la suite
Le Père italien Aurelio Gazzera a eu le courage de dénoncer dans « Aref international », un media italien, la collusion de certains dignitaires av » ...la suite
ans son discours inaugural, il y a près de 60 ans, le président John F. Kennedy a déclaré: «Le monde est très différent maintenant. Car l'homme » ...la suite
Pour Mankeur Ndiaye, il est important de discuter avec tous les acteurs de la société centrafricaine, et d'exiger des groupes armés signataires de » ...la suite