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La mère de Camille Lepage toujours au combat

Lu pour vous

 

https://www.lemonde.fr 13/10/2019 Par Yves Tréca-Durand

 

Cinq ans après l’assassinat de la photojournaliste Camille Lepage en Centrafrique, sa mère, Maryvonne, continue à faire vivre les engagements de sa fille, dont le destin tragique est le sujet d’un film qui sort le 16 octobre.

Quatre minutes après le SMS, le téléphone sonne déjà. Une heure plus tard, on est chez elle. Quand il s’agit de sa fille Camille, Maryvonne Lepage est du genre zélé. Qu’importe que l’on soit un samedi soir, qu’elle ait un tas de linge à repasser et des paquets de formalités en attente. L’avant-première du film Camille, de Boris Lojkine, est prévue trois jours plus tard, le 1er octobre, au multiplexe Pathé d’Angers (avant une sortie en salle le 16 octobre). Elle est un peu anxieuse, mais elle assure.

Le 13 mai 2014, déjà, elle répondait aux médias. À 6 h 25 – elle s’en souvient précisément –, la cellule de crise du Quai d’Orsay lui avait confirmé que le corps retrouvé, la veille, en Centrafrique dans un 4 × 4 par des militaires français était bien celui de Camille. Sa fille de 26 ans avait été fauchée par une rafale lors d’un accrochage entre les anti-balaka qu’elle accompagnait et des rebelles de la Séléka. Dans la minute qui a suivi, défendre la mémoire et le travail de sa fille est devenu une obsession, sa raison d’être. « J’ai joué le jeu des médias. Ce n’est pas vraiment moi qui parlais, c’était Camille »dit-elle l’air songeur.

Association, site Internet, deux livres de photos publiés en cinq ans, 40 000 images laissées par Camille, qu’il faut trier…

Dans sa maison à pans de bois du XVIe siècle, à deux pas du château d’Angers, les images fixées par sa fille en zone de guerre côtoient celles des jours heureux. On y voit Camille, encore lycéenne, et son grand frère Adrien. Posée sur le bord de son fauteuil en cuir, l’ancienne directrice des ressources humaines, le visage émacié, paraît fatiguée. Elle attrape une cigarette – une de plus – et raconte l’histoire qu’elle sert au public depuis cinq ans, qu’il s’agisse d’élèves de collèges et de lycées, de photographes aguerris à Perpignan ou du président de la République François Hollande lors d’une exposition au ministère de la culture en 2016.

Camille avait étudié le photojournalisme et ne voyait son avenir que dans les zones de conflit. En 2011, elle avait filé au Caire, impatiente d’immortaliser le « printemps arabe »« Le Caire m’a fait très peur, parce que c’était très violent sur la place Tahrir, il y avait beaucoup de viols », raconte Maryvonne. Dans la foulée, Camille veut partir au Soudan du Sud, puis en République centrafricaine. « On a eu des discussions toutes les deux et je lui ai dit : “Camille, tu n’as pas d’engagements, rien ne te retient. Si c’est ça que tu veux, vas-y et je serai là pour t’accompagner.” Son frère était contre. C’était une preuve d’amour, il avait peur pour sa petite sœur. »

Au téléphone, Adrien confirme : « Ceux qui ont côtoyé Camille sur le terrain disent qu’elle n’était pas une tête brûlée. A posteriori, ça me va, je suis à l’aise avec cette idée. » Il n’aime pas trop s’exprimer sur sa mort mais, puisqu’il est question d’évoquer l’engagement de sa mère, c’est différent. « Elle porte le truc complètement, elle a tout pris sur elle. Je suis impressionné qu’elle parvienne aussi bien à parler en public. Je ne sais pas d’où ça sort, c’est dingue ! »

La flamme du briquet rougit une autre cigarette. « Adrien me dit de lâcher prise, parce que c’est fatigant, que je dépense beaucoup d’énergie à faire des discours, à répondre aux interviews, à me rendre à l’étranger pour certains événements. J’y vais parce que j’estime que je dois le faire, mais intérieurement ce sont des pleurs, c’est douloureux. »

Deuil impossible

Boris Lojkine, réalisateur du film Camille, est allé voir la famille quatre mois seulement après l’assassinat. « Ce que je trouve fort, ce sont les relations très intimes que Maryvonne a nouées avec plein de jeunes photographes. C’est sa manière singulière de faire son deuil. »

« Faire son deuil », l’expression hérisse Maryvonne. Elle ne croit pas qu’elle y parviendra un jour. De toute façon, ça ne s’arrête jamais. Elle doit encore aller à Reims, Strasbourg et Wigan (Angleterre) pour des expositions. Il y a l’association qu’elle a créée avec le père de ses enfants, Guy, et leur fils Adrien, le site Internet, les deux livres de photos publiés en cinq ans, les 40 000 photos laissées par Camille, qu’il faut trier, sélectionner et redimensionner pour les expositions.

Sans parler du festival Visa pour l’image de Perpignan, qui décerne, depuis 2015, le prix Camille Lepage à de jeunes photoreporters. « On reçoit les dossiers, il faut les analyser, réunir le jury. C’est une façon de vivre pour moi. Quelque part, Camille m’a poussée à le faire. Elle me parlait, je sentais qu’elle était là. Je connais d’autres parents qui ont perdu un enfant photojournaliste. Eux ne font rien, c’est leur choix et je le respecte complètement. »

Le reste de sa vie est en lambeaux, elle le sait. « Le piano, depuis que Camille est décédée, j’ai dû en jouer trois fois. J’ai du mal. Lire des romans, je les commence et puis j’arrête. Le cinéma, j’y retourne de temps en temps. Mais je n’ai plus envie d’être joyeuse ou gaie. Ou je me l’interdis. Camille me dirait : “Vas-y, t’es ridicule. De toute façon, ça ne changera rien.” Je l’imagine très bien me dire ça. Peut-être qu’avoir une vie plus équilibrée serait une bonne chose. Mais c’est comme ça. »

Yves Tréca-Durand Angers, correspondant

 

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