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Le dernier voyage de Camille Lepage

Lu pour vous 

 

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Sur l’écran, un type brandit un énorme parpaing. C’est pour fracasser la tête d’un malheureux qui, une minute plus tôt, poussait des hurlements déchirants : « Je ne suis pas un musulman, je suis un Centrafricain. » Dans l’assistance fusent des cris d’effroi et des applaudissements. Des rires, aussi. Une famille se faufile dans la pénombre pour quitter les lieux. Une famille de musulmans, qui s’est soudain sentie mal devant cette scène de lynchage.

Bienvenue à Bangui, qu’on surnommait autrefois Bangui la Coquette, où les massacres, les pillages, les viols commis tout au long de l’année 2013 par les soudards plus ou moins musulmans de la Seleka ont laissé des traces terribles dans toutes les mémoires.

Bienvenue dans un pays meurtri, où les massacres, les pillages, les viols commis en représailles par des milices anti-balaka plus ou moins chrétiennes ont été sans pitié pour la Seleka et les citoyens soupçonnés de la soutenir.

Bienvenue en République centrafricaine, où la photoreporter Camille Lepage a trouvé la mort le 12 mai 2014, dans une embuscade, alors qu’elle accompagnait en brousse un gang anti-balaka couvert de grigris. Elle avait 26 ans.

Sous les étoiles

Le cinéma peut-il adoucir les mœurs ? Offrir une catharsis à des personnes qui ne vont jamais au cinéma, puisque celui qui se trouvait à Bangui « vers le kilomètre 5 » a été détruit pendant ce qu’on appelle pudiquement « les événements » ? Peut-il susciter de l’empathie pour le sort d’une jeune Française dans un pays où, résume un Centrafricain, « tout le monde meurt tout le temps » et où « les gens se sont entre-tués n’importe comment » ?

Il y avait de quoi se poser ce genre de questions lorsque « Camille », impeccable film de Boris Lojkine sur la tragique destinée de Camille Lepage, a été projeté en avant-première, fin septembre, sous les étoiles, devant 2 000 personnes, dans la cour de terre rouge de l’Alliance française de Bangui.

Aujourd’hui, le pays reste assez chaotique, et les rares avions d’Air France qui se posent ici stationnent juste le temps d’embarquer leurs passagers – le plein de kérosène et le nettoyage de l’appareil se font à Yaoundé, au Cameroun. Mais la situation est plus calme dans la capitale.

Sur ses avenues cabossées, les chars de la Minusca (ONU) et de l’Eufor (Force européenne) croisent les pick-up de l’armée centrafricaine, les 4x4 de Médecins sans Frontières, des minibus déglingués sur lesquels on lit « La jalousie c’est l’incapacité », des motos chargées de deux ou trois passagers, et des taxis jaunes en piteux état, pare-brise lézardés, qui proclament « Dieu vous bénisse » au niveau du pare-chocs arrière.

Rien à voir avec décembre 2013, quand Camille Lepage photographiait des cadavres mutilés le long de rues absolument désertes. Rien à voir avec janvier 2014, quand un chirurgien de MSF a vu arriver un homme qu’on avait lacéré à la machette, puis copieusement roulé dans le sable pour rendre ses plaies plus douloureuses encore.

Une atmosphère de kermesse

Tout cela semble loin, très loin. Il y a même autour des projections de « Camille » une irrésistible atmosphère de kermesse, où on discute très librement en buvant des bières Mocaf. Pourtant, chacun sait que la violence peut resurgir à tout moment, dans une ville où une grenade coûte 1 500 francs CFA (2,30 euros).

« Il y a des armes partout » est une phrase qui, dans les conversations, revient presque aussi fréquemment que « ça tire souvent au quartier PK5 » ou « il fait vraiment chaud aujourd’hui ». La Centrafrique est un pays magnifique dans un état épouvantable.

La première fois que Boris Lojkine a entendu parler de Camille Lepage, c’est quand sa mort a été annoncée, en mai 2014. Puis de nouveau en septembre, quand ses photos ont été exposées au festival Visa pour l’Image de Perpignan. Enfin, il a lu une interview où « elle disait ne pas vouloir être une journaliste de guerre, mais être proche des gens ». Ça lui a rappelé l’époque où, brillant normalien, il avait lui-même tout plaqué pour s’exiler au Vietnam, « avec une petite moto, comme Camille quand elle travaillait au Sud-Soudan, pour vivre près des habitants ».

Lojkine s’est décidé à aller voir la famille de Camille« Elle était morte depuis six mois, je ne faisais pas le fier. Mais j’ai rencontré des gens très intelligents. Maryvonne, sa mère, était très soucieuse qu’on ne dise pas que c’était une tête brûlée, et qu’on défende le photojournalisme. » Elle redoutait que sa fille se retrouve avec « un autre visage et une autre voix », mais son mari et son fils ont voté pour le projet de Lojkine, début 2015, contre celui d’une réalisatrice américaine qui avait posé d’emblée un contrat d’exclusivité sur la table.

Alors Maryvonne Lepage« ouvert son carnet d’adresses » au cinéaste de « Hope », et Lojkine a rencontré tous les proches de Camille, ceux d’Angers, ceux qui l’avaient connue au Soudan ou à Bangui, et « même ceux des journalistes qui n’étaient pas copains avec elle ». En 2016, quand il s’est rendu en Centrafrique, ce pays qu’elle a aimé jusqu’à lui donner sa vie, il a vite compris que tourner le film ailleurs n’aurait aucun sens.

Un tournage à haut risque

« C’était une situation un peu hors norme, explique Lojkine. Il n’y a aucune industrie cinématographique ici, et le pays reste fragile. Ça peut flamber très vite, un vrai risque pesait sur le tournage. Six mois avant, en mai 2018, l’attaque de l’église de Fatima a fait une vingtaine de morts, dont un prêtre. Du coup, une foule en colère a lynché deux musulmans, et Bangui est redevenue une ville morte pendant deux semaines, avec des checkpoints et des milices d’autodéfense partout. Puis, fin juillet, trois journalistes russes ont été tués – deux Français de mon équipe ont alors déclaré forfait. Si on avait été sérieux, on aurait prévu une alternative, au Cameroun ou en Côte d’Ivoire. Mais j’étais psychologiquement incapable d’envisager un plan B. »

Grâce au travail de fourmi accompli par Olivier Colin, l’énergique directeur de l’Alliance française, qui, accessoirement, propose de la choucroute à Camille dans le film, le tournage de « Camille » a pu avoir lieu à l’automne 2018. Il laisse un souvenir extraordinaire à ceux qui l’ont vécu.

Tous parlent de deux mois très intenses, pendant lesquels une petite dizaine de techniciens français ont travaillé main dans la main avec les jeunes Centrafricains que Lojkine, dans le cadre des Ateliers Varan, fondés en 1980 par Jean Rouch, forme depuis bientôt trois ans à la réalisation de films documentaires. Deux mois, pendant lesquels douze gendarmes, douze policiers et des membres de la Minusca ont su assurer la sécurité en se faisant presque oublier. Deux mois, avec 700 figurants et seconds rôles recrutés sur place parmi les gamins des rues, les motos-taxis, les commerçants, les étudiants. Des gens qui, dit l’un d’eux, ont « tous vécu bien pire que ce que montre le film ».

L’alchimie a eu lieu, ça s’imprime sur l’écran, mais ça n’a pas été si simple : « On ne trouvait personne pour jouer les Seleka et les anti-balaka, raconte par exemple Rafiki Fariala, un jovial rappeur de 22 ans qui a échappé à une tuerie de la Seleka quand il était au séminaire en 2013, a reçu trois balles d’anti-balaka lors d’une fusillade en 2016, et joue dans le film, où il a, également, officié comme assistant réalisateur. Les gens avaient peur qu’on les prenne pour de vrais miliciens, ou que des policiers utilisent un jour les images du film pour les arrêter. Moi-même, j’avais peur de jouer avec des grigris dans le quartier très sensible de Fatima, voisin du PK5. On a fait un casting à quelques mètres de la maison du chef de la Seleka, un homme très dangereux qui a fait tuer beaucoup de gens. » On sent qu’il a fallu beaucoup de patience, de pédagogie, de confiance.

 

La justesse de Nina Meurisse

Loin d’être une hagiographie univoque de son héroïne, ou un film de guerre bourré de clichés sur l’Afrique, « Camille » est un concentré d’émotions, de réalisme et d’intelligence, qui pose toutes sortes de questions sur la violence et sa médiatisation, la précarité du photoreporter indépendant, le catastrophique héritage postcolonial, et, comme dit Lojkine« la place qu’on peut prendre dans une population dont on veut être proche, et qui devient folle ».

Le Festival de Locarno ne s’y est pas trompé, qui lui a décerné son prix du public. Mais la réussite de « Camille » doit beaucoup à la révélation du film, récompensée au Festival d’Angoulême : Nina Meurisse est de tous les plans avec une justesse sidérante, et poignante. Le courage, la curiosité, la candeur, la joie, la peur, la solitude, la générosité, l’adrénaline se lisent sur son visage.

Pour préparer son rôle, elle a suivi des photographes de l’AFP pendant trois mois, lu d’innombrables témoignages sur Camille Lepage, passé six heures avec sa mère lors d’un voyage Paris-Perpignan qu’elle n’est pas près d’oublier :

« J’avais dix-sept pages de questions : sur le caractère de Camille, sa vie, ses bagues… Je trouvais ça d’une indélicatesse folle, c’était un enfer pour moi. Mais Maryvonne a été formidable. Un jour, une fois, une seule, elle m’a appelée Camille par erreur. J’étais affreusement gênée. »

La mère de Camille n’est pas la seule à avoir été bouleversée par Nina Meurisse. A Bangui, ceux qui ont connu la photoreporter ont retrouvé dans le film son franc-parler, son énergie, sa manière d’offrir des cigarettes à tout le monde parce qu’elle n’avait pas d’argent. Ombretta, une Italienne de l’ONG Emergency, se rappelle la fois où elle l’a vue débarquer à sa clinique pour donner son sang, juste avant de disparaître dans la brousse avec des anti-balaka. Guillaume, un Français qui travaillait alors pour Invisible Children, raconte, ému aux larmes, comment il l’a hébergée et emmenée « à Obo, à 1 000 kilomètres à l’est, sur la base où on s’occupait d’enfants enlevés par la Lord’s Resistance Army ».

Orphée, jeune Centrafricain qui l’a « accompagnée faire des photos quand ça tirait dans les quartiers », se souvient d’une fille qui « voulait tout le temps apprendre des mots de sango », « faisait beaucoup de blagues » et « s’inquiétait toujours de savoir si les autres étaient en danger ». Et Cédric, l’auteur d’un morceau de rap anti-Seleka qu’on entend dans le film et qui a failli lui coûter la vie, évoque, la gorge serrée, le jour où il a voulu, en vain, dire un dernier adieu à son amie lorsque son cercueil se trouvait à l’aéroport.

Le cinéma peut-il aider, comme l’espère Boris Lojkine, à « regarder la violence en face pour que ça ne se reproduise jamais » ? A la fin du film, fin septembre, dans la nuit de Bangui, beaucoup de spectateurs avaient les yeux brillants d’émotion.

Grégoire Leménager (envoyé spécial à Bangui)

 

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