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A Sotchi, Poutine inaugure la Russafrique

ANALYSE

 

A Sotchi, Poutine inaugure la Russafrique

 

Par Célian Macé 

— 22 octobre 2019 à 20:56

 

Face aux dirigeants africains conviés jusqu’à jeudi sur les bords de la mer Noire à un sommet mêlant business et politique, le président russe met en scène ses ambitions sur le continent. Loin de tout  «soft power».

Pour attirer des chefs d’Etat et de gouvernement africains mercredi et jeudi dans les palaces de la station balnéaire de Sotchi, sur les bords de la mer Noire, Vladimir Poutine a quelques arguments historiques. La Russie, elle, n’a pas participé au découpage colonial du continent à la conférence de Berlin en 1885. Au contraire, en son temps, l’URSS a soutenu les mouvements de libération au nom de la lutte contre l’impérialisme, tissant tout au long de la guerre froide des liens avec plusieurs «pays frères». Après une période de retrait, Moscou est aujourd’hui de retour, clame le Kremlin. Preuve en est ce premier sommet Russie-Afrique, inauguré en majesté par Vladimir Poutine et l’Egyptien Abdel Fattah al-Sissi, président en exercice de l’Union africaine.

Cette ambition continentale renouvelée, certes incontestable, tient aussi du mythe, préviennent plusieurs experts. «Le retour de la Russie est beaucoup moins spectaculaire que ne le laisse penser sa couverture médiatique récente, nuance le chercheur Arnaud Kalika, dans une note de l’Ifri parue en avril. Il n’est que le produit des difficultés économiques intérieures du pays, où les entreprises ont un besoin vital d’exporter vers des zones épargnées par les sanctions. Nain économique du continent, Moscou a finalement plus besoin de l’Afrique que l’Afrique n’a besoin de la Russie.» Bien qu’en progression, le volume de leurs échanges commerciaux (17 milliards de dollars en 2017, dont 5 milliards seulement pour l’Afrique subsaharienne) reste très inférieur à ceux entre l’Afrique et l’UE (275 milliards) ou la Chine (200 milliards). Le seul secteur où Moscou reste prédominant est celui de l’armement. Mais la Russie lorgne aussi désormais du côté des mines et de l’énergie.

Centrafrique

 

Sa conquête des marchés repose sur une stratégie à la fois opportuniste et «bon marché» : «Son approche combinant coopération militaire et influence médiatique ne lui coûte pas très cher et permet d’avoir un maximum d’impact en engageant un minimum de moyens, analyse la consultante Poline Tchoubar, dans une étude publiée par la Fondation pour la recherche stratégique. La Russie arrive sur de nouveaux terrains en s’engouffrant dans le vide laissé par le désengagement d’une puissance occidentale (comme en Centrafrique après le départ des troupes françaises de l’opération Sangaris en 2016). Par rapport aux pays occidentaux, la Russie, tout comme la Chine, a aussi moins de contraintes de gouvernance interne susceptibles de la dissuader d’entrer dans des relations corrompues avec le pouvoir pour l’obtention de contrats publics.»

La fulgurante percée russe en Centrafrique depuis deux ans a alimenté le discours du Kremlin sur la renaissance de la Russie comme puissance globale en même temps que les inquiétudes des Occidentaux, France en tête. Moscou a commencé par livrer des armes à Bangui à la fin de l’année 2017. Quelques mois plus tard, le président Faustin-Archange Touadéra recrutait le Russe Valery Zakharov comme conseiller personnel à la sécurité, tandis que des dizaines de mercenaires de la société privée Wagner (déjà active en Ukraine et en Syrie) débarquaient sur le sol centrafricain, officiellement pour former les soldats de l’armée nationale et sécuriser des activités minières. En particulier celles de la compagnie russe Lobaye Invest, qui s’est vu attribuer des permis d’exploitation d’or et de diamants quelques jours après une visite de Touadéra chez Poutine à Saint-Pétersbourg.

Un homme est considéré comme le maître d’œuvre de cette irruption soudaine sur la scène centrafricaine : Evgueni Prigojine« Dans la nouvelle stratégie de Moscou en Afrique subsaharienne, ses entreprises occupent une place prépondérante : en plus du rôle joué par la société Wagner, ses entreprises minières obtiennent des contrats en Centrafrique, à Madagascar et au Soudan, rappelle Poline Tchoubar. Il semble bénéficier d’une certaine carte blanche en Afrique.» Trois journalistes russes indépendants qui enquêtaient sur ces affaires ont été assassinés en 2018 en Centrafrique dans des circonstances qui n’ont jamais été élucidées.

 

Khodorkovski

 

Un document confidentiel obtenu par le Dossier Center, une unité d’investigation londonienne financée par l’ex-oligarque en exil Mikhaïl Khodorkovski, et publié par le quotidien The Guardian cet été, a révélé l’étendue des opérations de Prigojine en Afrique. La Centrafrique, Madagascar et le Soudan y sont présentés comme des cibles prioritaires, notées «5» (le maximum) sur l’échelle de la coopération. Juste derrière, au niveau 4, arrivent le Zimbabwe, la Libye (au côté du général rebelle Khalifa Haftar) et l’Afrique du Sud.

Depuis 2017, la Russie a signé des accords de coopération militaire avec 20 pays d’Afrique subsaharienne. Notamment dans le sillage de la tournée de Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères, en Angola, en Namibie, au Mozambique, au Zimbabwe et en Ethiopie, en mars 2018. «A l’inverse de la Chine qui a fait pendant plus de deux décennies fonctionner à plein son soft power et a cultivé pendant des années l’image d’un partenariat infrapolitique, la Russie met plutôt en avant son hard power», décrivait le spécialiste de l’Afrique Roland Marchal dans une note en février. Le Kremlin n’en fait pas mystère : il offre aux dirigeants africains - en particulier les plus contestés - une protection. En échange, les invités de Poutine à Sotchi sont fermement priés d’ouvrir leur marché aux compagnies russes, et de «bien voter» lors des consultations onusiennes.

 

Célian Macé

 

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