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La sombre saga des enfants Bokassa

Lu pour vous

 

https://www.lexpress.fr Par Vincent Hugeux, publié le 26/10/2019 à 06:30 , mis à jour à 18:43

 

Les fils et filles du dictateur centrafricain, mort en 1996, s'efforcent de déjouer les pièges d'une pesante filiation et de s'affranchir des fantômes du passé.

 

Acte I : Où l'on découvre la progéniture pléthorique de feue Sa Majesté Impériale.

Il est des noms si lourds à porter, des hérédités écrasantes, minées, vénéneuses. Certains s'en délestent, quand d'autres les assument, sinon les revendiquent. Pas simple de s'appeler Bokassa, d'endosser où que l'on aille et quoi que l'on fasse, fût-ce quatre décennies après sa destitution et vingt-trois ans après son trépas, le patronyme du défunt despote centrafricain, si souvent dépeint sous les traits d'un soudard, d'un cruel bouffon, d'un clown tragique ou d'un empereur de pacotille. Et qui fut à coup sûr un géniteur prolifique.  

Dans son sulfureux sillage, l'illustre Jean-Bedel, cet ancien capitaine de la Coloniale qui donna du "papa" à Charles de Gaulle avant de sceller avec Valéry Giscard d'Estaing, chasseur impénitent, un embarrassant cousinage, a semé une cinquantaine d'enfants, nés de dix-sept mariages et d'une demi-douzaine de liaisons. Epouses et concubines venues d'Afrique, d'Europe, d'Asie ou du Liban.  

Combien de rejetons à l'unité près ? Mystère. Le décompte varie au sein même de cette fratrie pléthorique, dispersée, ballottée par les bourrasques de l'histoire. "Guère plus de 40", avance l'un ; 55 ou 56, "de l'aveu même de notre père", riposte un autre. Une certitude : voilà cinq ans, quand vint l'heure de partager le reliquat d'un pactole peau de chagrin, fruit de la vente aux enchères et à vil prix de deux châteaux et de terres berrichonnes, un notaire opiniâtre recensa 37 héritiers vivants, dûment pourvus d'un certificat de naissance.  

Repris de justice, artistes et squatters tenaces

Martiaux, célestes ou surannés, les prénoms donnés au fil des ans reflètent la dévotion qu'inspirait à celui qui servit en Indochine puis en Algérie, Légion d'honneur et croix de guerre à la clef, cette France qui l'aura tant choyé puis si sèchement trahi. Des Jean en pagaille, des Marie à foison, mais aussi Saint-Sylvestre, Saint-Cyr et Charlemagne - tous deux décédés -, Sidonie et Dieu Béni, Diane et Gastien. Pas question, bien sûr, de passer en revue tous les enfants de la troupe, de Georges, l'aîné, éphémère ministre des Armées du paternel, au benjamin, Jean-Bedel Junior, caporal-chef au 13e bataillon des chasseurs alpins (BCA) de Chambéry, prompt à afficher "l'admiration" vouée à l'auteur de ses jours. La boucle - du ceinturon de treillis - est bouclée. Comment donc traduit-on atavisme en sango, la langue de là-bas ?  

Dans cette cohorte, l'artiste avant-gardiste côtoie le vétérinaire devenu SDF, le chauffeur de limousine, la communicante ou le jet-setteur versatile. On y trouve des restauratrices, des repris de justice, d'anciens potes de lycée de Bernard Tapie, des squatters tenaces. Tel a contracté le virus de la politique, tel autre fut anéanti par la came ou le démon du jeu. Beaucoup ont navigué, au hasard des revers de fortune de "Papa Bok", entre une pension helvétique, un château francilien, un manoir solognot, une villa abidjanaise, un foyer de la Ddass, un couloir de métro. Voire, telle est la destinée du malfrat d'occasion, une cellule de Fleury-Mérogis. Le luxe, l'errance, la taule, la honte et la fierté, l'âpre quête d'une illusoire normalité : ce qui fait fardeau, c'est moins le "blaze" plombé que les blessures de l'enfance, si dorée fût celle-ci.  

Tous ou presque s'échinent à réhabiliter un pater familias "diffamé" ou "diabolisé", à laver son honneur, injustement souillé à leurs yeux. Tous ou presque imputent - non sans raison pour le coup - sa déchéance made in France à la duplicité de la Giscardie. Oui, bien sûr, Sa Majesté Impériale Bokassa 1er, éprise d'ordre, avait un "fort caractère", un "tempérament excentrique et exubérant" et de fracassants accès de colère. De là à le camper en tyran cannibale, en massacreur d'écoliers rebelles... "Lors de son second procès [en juin 1987], souligne Jean-Serge, le n° 15 de la fratrie, 10 des 14 chefs d'accusation ont été abandonnés, dont l'anthropophagie. On lui aura au moins rendu cette justice. Mon père, sorti du néant, a commis des erreurs, mais il fut avant tout un bâtisseur, guidé par l'amour de la patrie. Pour avancer, notre peuple a besoin de la fermeté d'un homme à poigne. Dans la République centrafricaine (RCA) d'aujourd'hui, guettée par le chaos, flotte d'ailleurs une forme de nostalgie."  

 Querelles de préséance anachroniques ? Jalousies recuites ? Sous ce plaidoyer affleurent les fêlures. Car au sein de la postérité du souverain détrôné, on rivalise de loyauté filiale posthume. "Les petits n'ont pas vécu à ses côtés, ils ne l'ont pas vraiment connu", persifle l'un des frangins. "Ne vous fiez pas à celui-là, riposte un cadet, il n'a jamais travaillé et traîne un sérieux passif pénal." "Elle ? Une menteuse !" fulmine un autre au sujet d'une demi-soeur en rupture de ban. Quant aux sept enfants de Catherine - l'ex-impératrice, figurante boudeuse du grotesque sacre du 4 décembre 1977 -, ils ont droit à d'amers griefs. "Eux ont renié leur nom au grand dépit de leur père, vous glisse-t-on, pour n'en retrouver l'usage qu'à l'instant de la succession."  

Autre indice d'un malaise latent : plusieurs des descendants sollicités, initialement disposés à se confier, se sont rétractés. Tel est le cas de Marie-Ange, alias Kiki, "artiste conceptuelle autodidacte" établie depuis 2012 à Dublin (Irlande). Dommage. Car le parcours de la fille de la Libanaise Alda Geday vaut le détour. Née à Paris en 1975, "Kiki" a 3 ans lorsqu'elle découvre un pays du Cèdre meurtri par les guerres plus ou moins civiles. Mariée à un créateur de mode beyrouthin, la métisse arabophone à la riche palette doit sa notoriété à son activisme caritatif, mais plus encore à ses performances picturales. La plus fameuse, un exercice d'"art visuel immersif" et pacifiste intitulé 72 hours, date d'avril 2009. Au coeur de Beyrouth, Marie-Ange s'enferme alors trois jours et trois nuits durant dans un cube tapissé de toiles du sol au plafond, qu'elle gouache non-stop. Seule une porte vitrée permet aux badauds de contempler le happening de la recluse volontaire, retransmis alentour sur écrans géants.  

Domicilié à Challes-les-Eaux (Savoie), Jean-Bedel Jr, le sous-officier du 13e BCA, avait lui aussi donné son aval. Restait à convenir des modalités d'un rendez-vous d'autant plus prometteur que l'intéressé oeuvre semble-t-il à l'accompagnement psychologique de soldats fraîchement rentrés de terrains éprouvants, tels le Sahel et l'Afghanistan. Las !, le benjamin a soudain cessé de répondre aux messages vocaux comme aux textos. Silence radio. Selon l'un de ses aînés, il se retranche derrière les réticences de sa hiérarchie ; argument spécieux, à en juger par l'accueil bienveillant qu'a suscité notre requête à l'état-major des armées. On s'en tiendra donc, faute de mieux, à la devise de son profil WhatsApp - "Sois le changement que tu veux voir dans le monde" - et à cette photo où il pose, barbiche taillée, chemise ouverte et cigare aux lèvres. Repos, vous pouvez fumer...  

Acte II : Où l'on croise un dandy, une usurpatrice et un énigmatique aîné au passé tumultueux

L'oscar de la dérobade revient toutefois à Jean-Barthélémy Bokassa, le premier petit-fils du patriarche. Le 15 octobre dernier, à 3 h 27 du matin, soit six bonnes semaines après une longue et courtoise rencontre au bar de l'Hôtel Lutetia, ce dandy au phrasé précieux, dingue de l'épopée bonapartiste, adresse à l'auteur de ces lignes un courriel ainsi libellé : "Après réflexion, je ne souhaite plus apparaître ni être cité dans le portrait que vous allez publier". Courriel transmis, est-il précisé, "à mon avocat ainsi qu'à la rédaction de L'Express". Une surprise ? Pas vraiment. Déjà, en amont de notre échange, Jean-Barthélémy, ainsi prénommé sur décision de grand-papa en hommage à l'oncle Barthélemy Boganda, "père fondateur" de la RCA, avait prétendu dicter ses conditions : interdit de qualifier de dictateur l'aïeul, qui devra être désigné sous les seuls titres de "président" ou "empereur". Ce à quoi je répondis n'avoir pas pour habitude de céder à mes interlocuteurs la gestion de mon champ lexical. Sans pour autant que Jean-Barth', peintre et essayiste à ses heures, n'annule le rendez-vous fixé à son retour de Corse, où il venait de souffler ses 44 bougies en compagnie de sa mère, Martine, patronne d'un restaurant de L'Ile-Rousse à l'enseigne du Tam-Tam Saïgon. Une table à recommander ? Difficile de trancher, tant les avis postés sur le site TripAdvisor divergent, de "Super !" à "Répugnant". Impossible en outre de juger sur pièce le pâté... impérial maison : attachée à son relatif anonymat, la maîtresse des lieux nous avait d'emblée poliment éconduit, épargnant ainsi aux finances de ce magazine un aller-retour Paris-Calvi.  

"Mon père était embêté. Il a gardé les deux."

Née des amours de l'adjudant Jean-Bedel Bokassa, alors affecté en "Indo", et de la Vietnamienne Nguyen Thin Hue, Martine fait tour à tour escale à Abidjan, au château d'Hardricourt (Yvelines) - le préféré de Sa Majesté -, puis à Nancy, ouvrant dans la capitale des ducs de Lorraine une boutique d'électroménager et une bijouterie. A la faveur d'une escapade estivale, elle s'éprend de l'île de Beauté, son ultime port d'attache. Au moins l'arrivée de la sang-mêlé afro-vietnamienne aura-t-elle pimenté les tournées du facteur, guère accoutumé jusqu'alors à livrer des courriers destinés à "Son Altesse la Princesse Martine Bokassa de Berengo".  

Encore adolescente, ladite princesse fut bien malgré elle l'héroïne d'une imposture d'anthologie. En l'an 1970, le général-président Bokassa ordonne le rapatriement à Bangui de sa première fille, qui réside alors avec maman au Sud-Vietnam. Flairant l'aubaine, une "fausse Martine", aussitôt traitée avec les égards dus à l'enfant prodigue, surgit sur l'avant-scène. Mais la fable ayant tourné court, vient le moment pour la "vraie" de rallier les rives de l'Oubangui. "Mon père était tellement embêté qu'il a gardé les deux", confie Jean-Serge. Lesquelles deux convoleront le même jour. L'authentique avec un médecin, Jean-Bruno Dedeavode ; l'intruse avec Fidèle Obrou, commandant de l'armée de l'air. Noces tragiques. Celui-ci, incriminé dans un attentat manqué contre le président David Dacko, successeur de "Bok", sera passé par les armes ; tout comme celui-là, accusé d'avoir administré un "médicament" mortel au nouveau-né de Martine l'usurpatrice.  

Chez les soeurs, il y eut grâce au ciel des trajectoires moins funestes. Témoin Marie-Claire, cofondatrice en 2017 et présidente de l'agence de "communication, impression et création graphique" Evenvie - "Eveillons vos envies" -, logée rue Eugène-Manuel, dans le XVIe arrondissement de Paris. A en croire le site web de la société, l'ancienne directrice de crèche, adepte de l'enseignement bilingue précoce comme des technologies innovantes, se fait fort de fournir "des solutions ludiques pour l'apprentissage de l'enfant". Plus prosaïquement, Evenvie propose des "packs clefs en main", du branding - valorisation de marques - à l'habillage de stands, via les newsletters, affiches et autres cadeaux publicitaires. "Marie-Claire jouit d'une indéniable influence, précise un proche. C'est elle qui anime les réunions des enfants établis en France."  

Tout juste septuagénaire, Georges, le plus âgé des "Hexagonaux", est aussi le doyen de la fratrie. Natif de Brazzaville (Congo), ex-capitale de la France libre de 1940 à 1942, il n'a pas 10 ans quand, en 1959, sa mère, originaire d'Angola, périt dans la tragédie du barrage varois de Malpasset, fatale à 423 villageois. Son père, qui le rêve un temps en patron de la Banque centrale, lui confiera le maroquin de la Défense. Trois petits mois et puis s'en va. Un demi-frère l'accuse d'ourdir un putsch, déchaînant le courroux paternel et précipitant une disgrâce passagère.  

 Dans ce café de la porte Maillot, l'aîné massif et un rien hâbleur à l'élocution heurtée déroule un monologue erratique. Prolixe sur les vilenies de Giscard, au point de se vanter d'avoir "sorti avec Claude Angeli" - l'ancien rédacteur en chef du Canard enchaîné - l'affaire des diamants, il se fait moins disert quand on s'enquiert de ses activités présentes. Evasif, l'homme évoque des "missions" aux contours brumeux, qui le mènent de Londres à Washington via Abidjan. A l'en croire, il traque ainsi avec la CIA le magot de feu Muammar Kadhafi. Et d'exhiber une photo prise à Johannesburg (Afrique du Sud), où il apparaît en compagnie de Béchir Saleh, ex-surintendant du Guide libyen, et d'un ancien de la centrale de renseignement américaine. 

Georges se montre en revanche intarissable sur le patrimoine paternel et la "scandaleuse spoliation" dont il se dit victime. Expulsé jadis par décision de justice, et plutôt deux fois qu'une, du manoir de Mézy-sur-Seine, tout proche d'Hardricourt, le châtelain "jeté à la rue avec des gamins en bas âge" dénonce un "complot" et invoque à bon droit sa qualité de légataire universel, reconnue par une cour banguissoise. Serait-ce si simple ? Une plongée dans les archives éclaire cette part d'ombre. Georges y a passé - à l'ombre - deux piges pour chèques falsifiés, usage de faux, recel de vol, escroquerie et abandon de famille. Parenthèse carcérale imputée là encore à un "habile montage". Il n'empêche : paru en mars 1994 dans L'Humanité, un compte rendu d'audience cousu d'ironie décrit l'arrivée au tribunal de Chambéry, menottes aux poignets, d'un prévenu jugé cette fois-là pour non-paiement de pensions alimentaires. Et qui, arrêté par les gendarmes en son château de Mézy, jure à la barre, les yeux embués, ne toucher depuis trois ans que le RMI.  

Un quart de siècle plus tard, le voilà réduit à louer une maison à Gaillon, tranquille bourgade de l'Eure, en attendant de couler une paisible retraite dans sa ferme broussarde de Bayanga, à l'extrême sud-ouest de l'ancien Oubangui-Chari, aux confins du Cameroun et du Congo-Brazza. Déjà, peu avant la présidentielle de 2010, le premier-né avait annoncé son retour au pays et sa candidature. Avant de renoncer à l'un et l'autre. "A quoi bon, grommelle-t-il, concourir dans un scrutin joué d'avance, truqué par les Français ?"  

Acte III : Où l'on suit les pas d'un héritier insaisissable, d'un ex-ministre indocile et d'une franc-tireuse métissée

Un Jean-Bedel peut en cacher un autre. Voire deux. On connaît, à peine, le chasseur alpin ; pas encore le prince héritier. Quiconque a contemplé les images du couronnement de 1977, pantalonnade napoléonienne bénie et orchestrée par Paris, garde en mémoire les bâillements de ce gamin de 4 ans posé sur un pouf tel un bibelot, écrasé de chaleur et d'ennui, engoncé dans un uniforme d'apparat virginal et coiffé d'un képi XXL. Qu'est-il donc advenu depuis lors de - prenez votre souffle - Son Altesse Jean-Bedel Bokassa Mindogon Mgboundoulou Ada Mbalanga ? "A vrai dire, je l'ignore, concède Jean-Serge, chef de file du peloton successoral. On le dit toujours en Suisse, où il aurait été employé dans une maison de retraite."  

L'ancien titulaire du portefeuille de l'Intérieur a pourtant croisé son cadet en février 2018 au domaine de Berengo, autrefois siège du palais impérial, cédé aux instructeurs militaires russes débarqués l'an dernier, et ce au grand dam de la descendance. Dans un communiqué dégainé deux semaines auparavant, une douzaine de fils et filles expatriés avaient ainsi fait part de l'"émoi" et de la "consternation" que leur inspire cette intrusion sur une terre ancestrale tenue pour sacrée, là même où repose en son mausolée le papa défunt. 

"Méfie-toi de la politique", lui a conseillé l'Empereur déchu

Une évidence : le chef de l'Etat Faustin-Archange Touadéra aura prestement empoché les dividendes du passage du dauphin oublié, venu renouveler à Bangui son passeport. En quête d'une caution familiale, le pouvoir gratifie aussitôt le quadra svelte, dégarni et barbichu d'un accueil VIP, avec voiture, chauffeur, aide de camp et audience "chaleureuse et constructive" à la présidence. Laquelle s'empresse de diffuser le cliché du face-à-face et les propos élogieux prêtés au visiteur, "fort impressionné" par la "vision positive" de son hôte. Mieux, l'altesse virtuelle aurait salué la contribution des envoyés de Moscou aux efforts de pacification du pays. "Manipulé, il a endossé ce rôle sans se poser de questions, soupire un témoin. Tout cela aura hélas rouvert de vieilles blessures". Allusion transparente à l'animosité que suscite hors de son lignage "Maman Catherine", ci-devant impératrice suspectée elle aussi de pactiser avec Touadéra.  

L'épisode aura aussi abrégé la carrière ministérielle de Jean-Serge Bokassa. Déjà privé de l'essentiel de ses prérogatives, il se verra limogé par décret deux mois plus tard. "Méfie-toi de la politique, lui avait enjoint son père. Elle m'a tout pris, mes biens et ma famille." Peine perdue. En 2015, le fiston brigue en candidat indépendant la magistrature suprême. Crédité de 6,56 % des suffrages, il se désiste en faveur du futur vainqueur. Le voilà désormais dans le camp d'en face, porte-parole d'une alliance d'opposition.  

De mère gabonaise, lui avait 5 ans à l'heure du sacre, 7 quand sonna celle de la débâcle et de l'exil. Il aura, comme d'autres, erré et frôlé la noyade, mais a su surnager, agrippé au roc de la foi. "A l'été 1997, confesse-t-il, j'ai rejoint le cursus missionnaire d'une église évangélique, puis je me suis engagé au sortir de ma formation dans les prisons ou auprès de jeunes marginaux." Au soir de sa vie, Bokassa père, amnistié après avoir été condamné à mort, châtiment commué en détention à perpétuité puis ramené à dix ans, cédera lui aussi aux sirènes du mysticisme. Au diable le sceptre serti de diamants et la lourde cape écarlate frangée d'hermine. Place à l'aube immaculée et à l'épaisse croix pectorale de l'"apôtre du Christ".  

 Le Très-Haut, pourvu qu'Il en déniche, reconnaîtra les siens. Gageons que sa mansuétude s'étendra à Marie-France l'insoumise, honnie de la tribu pour avoir osé publier en février dernier chez Flammarion un témoignage douloureux et glaçant intitulé Au château de l'ogre. Fille d'une jeune serveuse dont Bokassa se toqua lors d'une tournée des rizières de Taïwan, la métisse afro-asiatique au visage lisse et avenant y raconte ses fugues, les chapardages à l'épicerie d'Hardricourt, les insultes racistes essuyées à l'école, l'irruption providentielle d'une mère de substitution et la grossesse précoce. Mais elle y relate aussi les bouffées de fureur et les brimades d'un "Papa Bok" volontiers tyrannique, enclin à manier la chicotte et à brûler les vêtements de la gamine coupable de manquer à ses devoirs. Quels devoirs ? Servir son whisky, préparer ses repas, le dévêtir et le coucher, puis écouter tantôt le récit ressassé des splendeurs révolues, tantôt les diatribes geignardes de l'exilé lâché par la France.  

"On ne sort pas indemne d'une telle enfance, admet Marie-France. Mon livre est une thérapie. Il m'a fallu du temps pour cesser de me justifier tout le temps." Le clan a bien tenté d'entraver la parution de l'ouvrage, mais en vain. "Je voulais me libérer de l'emprise familiale, sortir de la secte, insiste l'auteure. Beaucoup, prisonniers du déni, vivent dans leur bulle, n'assumant ni le patronyme ni l'héritage. Le boulet de l'histoire les empêche d'aller de l'avant."  

"Ce bouquin ? Un torchon !, enrage en écho Jean-Barthélémy, le noceur assagi persuadé d'avoir à lui seul, grâce à l'onction glamour de la presse people, redoré le blason de la dynastie. Cette femme a vendu son âme pour un chèque d'éditeur et n'a rien fait de sa vie." Rien, vraiment ? Mère de trois grands enfants, Marie-France a été conseillère municipale de Meulan-en-Yvelines et y tient un modeste salon de thé et bar à cocktails. Elle a aussi travaillé dans une maison d'accueil de l'assistance sociale, animé une association venant en aide aux mamans isolées et démunies, aujourd'hui en sommeil, et épaule une soeur résidant à Londres, trop fragile pour assumer l'éducation de son fils.  

A-t-elle revu son père ? Oui, à Bangui, après sa sortie de prison, et ce fut un fiasco ; au point qu'il fallut abréger le séjour de trois semaines. Aimerait-elle retrouver sa mère, retirée depuis des lustres dans le temple bouddhiste d'un village du sud de l'ancienne Formose ? Peut-être, un jour. "Mais je ne suis pas sûre d'aller au bout de ma quête." Il est des béances trop dures à combler.

 

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