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Le Drian (II), le meilleur allié de Driss Déby à Paris

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Le Drian (II), le meilleur allié de Driss Déby à Paris

 

https://mondafrique.com/ By Nicolas Beau 8 novembre 2019

 

Patron du Quai d’Orsay, Jean Yves Le Drian assume publiquement sa proximité avec le dictateur tchadien Idriss Déby qui règne sans partage depuis 29 années sur le Tchad. 

 

Il faut reconnaître à Jean-Yves Le Drian, ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, une grande qualité : il sait se mouiller la chemise pour ses amis, surtout les dictateurs africains.

« La France est intervenue au Tchad pour empêcher un coup d’Etat », a-t-il affirmé  sans se démonter face aux parlementaires français qui s’interrogeaient, après une bonne partie de la société civile, sur le bien-fondé de l’intervention militaire française des 5 et 6 février 2019 contre des rebelles tchadiens qui marchaient sur N’Djamena. En décembre 1990, cette même France, qui avait pourtant des soldats stationnés au Tchad dans le cadre de l’opération Epervier, n’était pas intervenue lorsque des éléments rebelles partis du Soudan avec à leur tête un certain Idriss Déby étaient venus prendre le pouvoir à N’Djamena. Déby avait alors chassé du pouvoir par les armes le chef de l’Etat de l’époque Hussein Habré, qui n’était plus en odeur de sainteté à Paris. Pour la France, ce n’était pas un coup d’Etat. Mais une affaire entre Tchadiens.

 Changeant son logiciel d’analyse, en février 2008 déjà, la France avait aidé Déby à rester au pouvoir alors que les rebelles avaient pris deux tiers de la capitale tchadienne. Bernard Kouchner, patron du Quai d’Orsay à cette époque, s’était abstenu d’assumer publiquement le rôle de la France. Autre ministre, autre époque : Le Drian estime que « l’ami Déby » vaut bien la peine qu’il monte au créneau pour défendre une intervention militaire discutable à bien des égards.

Un vieux compagnonnage

Le compagnonnage entre Déby et Le Drian commence lorsque celui-ci était au ministère des armées sous le quinquennat de François Hollande. Arrivé avec la conviction de bousculer la Françafrique, Hollande choisit de tenir loin des ours de l’Elysée les chefs d’Etat africains qui s’accrochent depuis très longtemps au pouvoir. Parmi eux, le Tchadien  Idriss Déby qui totalisait 22 ans de pouvoir en 2012. Malgré d’incessantes démarches, Déby ne parvient pas à décrocher un tête-à-tête à l’Elysée avec son nouvel homologue français. Le chef de l’Etat tchadien finit par se fâcher. Et pour manifester ouvertement son agacement, il choisit de boycotter ostensiblement le XIV è Sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) qui se tient en novembre 2012 à Kinshasa.

A Paris, la crise larvée entre Hollande et Déby déconcerte Le Drian, ses généraux et les soutiens du président tchadien à la DGSE. Comment ressouder les liens entre Hollande et Déby ? Par quel bout prendre cette affaire pour convaincre le nouveau président que Déby, au pouvoir depuis si longtemps, abonné aux élections truquées et à la répression de l’opposition et de la société civile, doit rester, malgré tout, fréquentable pour a France ? Les uns et les autres se perdaient en conjecture lorsqu’en janvier 2013, la France se voit obligée d’intervenir au Mali pour stopper l’avancée des groupes djihadiste partis du Nord sur Bamako la capitale. Bien que mobilisés entièrement sur l’urgence malienne, Le Drian et ses généraux trouvent le temps de voir dans cette intervention au Mali une excellente opportunité pour remettre en selle Déby et convaincre le président Hollande qu’il n’a d’autre choix que de travailler avec son homologue tchadien.

Discrètement,  Le Drian convainc Déby de préparer un contingent qu’il enverrait au Mali combattre les djihadistes aux côtés de l’armée française. Pour donner de la forme à tout ça, le président malien Dioncounda Traoré est encouragé à adresser une demande d’intervention formelle au Tchad.

Le stratagème fonctionne à merveille : l’armée tchadienne intervient massivement au Mali. Elle illustre sa bravoure et son professionnalisme lors de la traque franco-tchadienne des djihadistes dans l’Adrar des Ifoghas. Déby gagne ainsi ses galons d’allié incontournable de la France dans la lutte contre le terrorisme.

Circulez, il n’y a rien à voir

Moins d’un an après le début de l’opération Serval au Mali, la Centrafrique s’embrase en décembre 2013. La France se trouve contrainte de lancer l’opération Sangaris dans son ex-colonie centrafricaine. En tant que ministre des armées, Le Drian est en première ligne : il décide de jouer à nouveau la carte Idriss Déby.

C’est via le chef de l’Etat tchadien que Paris passe pour communiquer avec les chefs de la Seleka, mouvement rebelle qui a chassé du pouvoir le président François Bozizé. C’est d’ailleurs de N’Djamena où a été convoqué que Michel Djotodia, chef de la Seleka, annonce en janvier 2014 sa démission de son poste de chef de l’Etat centrafricain et la mise en place d’une transition dirigée par Cathérine Samba Panza.

Sous la férule de Jean-Yves Le Drian,  Idriss Déby tient désormais la France qui ne trouve rien à redire à ses errements. En avril 2016, le président tchadien organise une élection truquée et se déclare vainqueur dès le premier tour en faisant tirer à l’arme lourde toute la nuit de la proclamation de sa victoire et en menaçant ses adversaires malheureux. Non seulement la France fait semblant de ne rien voir ni entendre, mais Le Drian interrompt ses vacances estivales pour assister en aout à la prestation de serment de son ami Déby.

Une coopération militaire renforcée

Si prompte à élever la voix ailleurs, la diplomatie française ne trouve pas  d’inconvénient lorsque Déby fait couper internet pendant plusieurs jours au Tchad. Les ONG internationales documentent et publient de graves cas de violations des droits de l’homme, notamment dans les provinces du Sila, du Ouaddaï et du Tibesti, placées en aout dernier sous l’état d’urgence. La France ne dit rien pour ne pas froisser l’allié Déby. Les élections législatives qui auraient dû avoir lieu en 2016 sont sans cesse repousser (elles sont désormais fixées au premier trimestre 2020). Là encore, la diplomatie française sous le magistère de Le Drian s’en accommode alors que les Etats-Unis ont publié en juin 2019 un communiqué public appelant à la tenue d’élections « rapides et crédibles ».

Faisant fi de toutes les critiques contre Déby,  la France a signé en octobre 2019 six accords de coopération militaire avec le Tchad. Rien que pour l’année en cours Paris devrait débloquer 2,7 millions d’euros au profit du pouvoir tchadien afin de permettre la restructuration des forces de sécurité et la réorganisation du renseignement militaire. Tant que Le Drian aura son mot à dire à Paris, Idriss Déby pourra dormir tranquille à N’Djamena et écraser ses opposants.  

 

 

Le Drian (I), l’homme qui chuchote à l’oreille des dictateurs

 

 

By Nicolas Beau 5 novembre 2019

 

Jean Yves Le Drian, « l’aile gauche » du macronisme (!), s’est positionné en défenseur infatigable des dictateurs africains, qu’il s’agisse du Camerounais Paul Biya ou du Congolais Denis Sassou Nguesso.

« Le président Paul Biya a bien voulu me décorer comme grand officier de la valeur. J’y suis très sensible ». Ni la longévité exceptionnelle du président camerounais au pouvoir depuis 1982, ni sa gouvernance marquée par la corruption et la répression brutale des opposants et de la société civile n’ont suffi à convaincre le chef de la diplomatie française de faire profil en recevant une distinction honorifique des mains de Paul Biya le 23 octobre dernier lors de sa visite à Yaoundé.

Un juste renvoi d’ascenseur

En réalité, cette médaille n’est qu’un juste retour d’ascenseur. C’est Jean Yves Le Drian qui a arrangé à Paul Biya le 10 octobre 2019 à Lyon, en marge de la conférence sur la reconstruction des ressources du Fonds mondial pour le Sida, la tuberculose et le paludisme, son tout premier rendez-vous avec Emmanuel Macron. Le patron du Quai d’Orsay s’est aussitôt rendu au Cameroun pour assurer le service après-vente de ce tête-à-tête que Paul Biya attendait depuis l’arrivée à l’Elysée de Macron en mai 2017.

L’habillage de la visite de Le Drian au Cameroun a été vite trouvé :officiellement,  il s’agit de venir soutenir les résultats du dialogue national que Paul Biya a mis deux ans à accepter, malgré la mort de près de 2000 personnes, du fait des violences dans les régions anglophones du Nord-Ouest. Et comme pour montrer qu’un nouveau chapitre s’est ouvert dans les relations entre la France et le dictateur camerounais, Paul Biya foulera pour la deuxième fois consécutive le sol français en un mois : il viendra dans la capitale française, à l’invitation du Quai d’Orsay, participer à la deuxième édition du Forum de Paris sur la paix prévue du 11 au 13 novembre. On ignore encore si Biya songe à décorer à nouveau Jean-Yves le Drian.

 Comme les autres dictateurs africains, Paul Biya apprécie la compagnie du ministre français des Affaires étrangères : lors de leurs entretiens à Yaoundé, il ne l’a pas « ennuyé » avec le respect des droits de l’homme, la répression des opposants, la lutte contre la corruption.

En 2018, à la veille du scrutin présidentiel, l’ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun avait publiquement fait part des réserves de son pays de voir Paul Biya, âgé de 85 ans, briguer un septième mandat, estimant que la jeunesse camerounaise avait besoin d’alternance. La diplomatie française, pour sa part, regardait ailleurs. Pas question d’embêter l’ami Biya. Le Quai d’Orsay ne trouvera dès lors rien à redire lorsque Paul Biya, qui n’a même pas eu besoin de battre campagne, s’est déclaré vainqueur de la présidentielle avec 71,28% et a jeté ensuite en prison son principal rival Maurice Kamto.  Biya sait donc ce qu’il doit à Jean-Yves Le Drian.  

Le chaouch de Sassou à Paris

Parmi les dictateurs africains, c’est avec le Congolais Denis Sassou Nguesso, qui totalise pas moins de 35 années au pouvoir, que le ministre français des affaires étrangères a des liens plus étroits. Après plus deux ans d’attente, Sassou Nguesso est revenu le 3 septembre dernier par la grande porte à l’Elysée. Ce jour-là, il avait rendez-vous pour déjeuner avec Emmanuel Macron qui le tenait à distance depuis son arrivée à l’Elysée en mai 2017. Derrière ce déjeuner de travail, qui n’était curieusement pas sur l’agenda officiel du président français jusqu’à la veille au soir, un homme veille, du nom de Jean-Yves Le Drian. C’est le patron du Quai d’Orsay qui a trouvé le prétexte de la préservation des forêts du Bassin du Congo pour convaincre Macron d’accepter son tête-à-tête avec son homologue congolais.

A la grande déception de la société civile et des opposants congolais, Paris n’a posé aucun préalable au retour de Denis Sassou Nguesso dans les salons de l’Elysée. Quid du sort de l’opposant Jean-Marie Mokoko, adversaire de Sassou lors de la présidentielle de 2016, qui purge une peine de 25 années de prison. Rien sur la disparition des fonds publics dont se fait l’écho l’ONG britannique Global Witness qui a accusé la famille Sassou d’avoir détourné pas moins de 50 millions de dollars de revenus pétroliers. Pour la diplomatie française, il ne faut pas indisposer l’hôte Sassou avec ce genre de sujets.

Ce n’est pas la première fois que Le Drian veille à la respectabilité de Sassou Nguesso à Paris. En 2013, sous la présidence de François Hollande, alors qu’il était ministre des armées, il avait réussi, au plus fort de la crise en Centrafrique, à vendre au pouvoir français l’idée qu’aucune solution ne pouvait être envisagée dans ce pays sans l’aide de Denis Sassou Nguesso. Le président congolais entretenait certes des liens personnels avec certaines personnalités congolaises dont Karim Meckassoua, Martin Zinguelé, mais il était loin d’avoir la moindre influence sur les acteurs clés de la crise tels que les chefs de la Seleka ou des anti-balakas. Mais ce faux argument était nécessaire pour justifier les relations étroites entre Sassou Nguesso et la France.

« Foccarddoski » à la manoeuvre

Avec l’intervention militaire française de décembre 2013 en Centrafrique, c’est Le Drian, ministre des armées, qui sera l’interlocuteur direct de Denis Sassou Nguesso à Paris. Au grand dam des diplomates, les affaires congolaises étaient alors gérées par la rue Saint Dominique (ministre des armées) et non pas le Quai d’Orsay, dont le patron de l’époque Laurent Fabius ne cachait pas son peu d’appétence pour les affaires africaines.

C’est d’ailleurs cet effacement de Fabius qui ouvre à Le Drian, en tandem avec Cédric Lewandoski, son directeur de cabinet surnommé pour l’occasion Foccardosski, un boulevard sur les dossiers africains. Le ministère des armées était alors devenu le ministère de l’Afrique. Aujourd’hui au Quai d’Orsay, Le Drian ne veut surtout pas laisser l’Afrique à Florence Parly. Cela lui ferait perdre le contact direct et régulier avec ses amis dictateurs, de Sassou à Biya.

 

 

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