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Non, tous les hommes ne sont pas égaux

Lu pour vous

 

 https://blogs.letemps.ch/ 18 décembre 2019  Jacques Neirynck  

 

Une Constitution qui se respecte commence par affirmer l’égalité de tous. Une fois cela dit, les juristes peuvent se reposer sur une bonne conscience inaltérable, car ils ont fait leur devoir. Il reste aux autres à faire le leur, à mettre en pratique cette injonction et à prendre au sérieux cette espérance. Dans la réalité, cette excellente intention donne les résultats suivants.

L’espérance de vie dépasse 83 ans dans trois pays, le Japon, la Suisse et Singapour. Elle n’atteint pas 53 ans dans trois pays, la Centrafrique, l’Angola et le Sierra Leone, tous trois situés en Afrique. Le pays le plus riche du monde, le plus puissant, à la pointe de la science, les Etats-Unis ne se situe qu’en trente cinquième position, à 78 ans après Cuba, Costa Rica et les Maldives. Autre inégalité : en moyenne dans le monde les femmes vivent 5 ans de plus que les hommes.

Cela, semble-t-il, devrait dépendre des dépenses de santé, mais ce n’est pas le cas. En dépensant 17% de son PIB, les Etats-Unis en font très mauvais usage alors que la Suisse avec 12% fait nettement mieux, en n’y consacrant que les deux tiers du budget américain. Notons en passant que les Etats-Unis ont reçu 100 prix Nobel de médecine (combien d’immigrants attirés par le brain drain ?) contre 7 pour la Suisse. Compte tenu de la population des deux pays, nous jouissons d’un net avantage. Comme quoi notre système de santé, tellement critiqué ne devrait pas l’être du tout. Les derniers de ce classement sont sans surprise Madagascar, la République démocratique du Congo et la Centrafrique.

Le PNB par habitant favorise trois pays, le Luxembourg, la Norvège et la Suisse au-dessus de 55 000 $ par an. Il est scandaleusement bas pour le Libéria, la République démocratique du Congo et le Burundi, tous trois en dessous de 150 $ par an, soit 366 fois moins que le trio de tête. Dans les trois pays les plus riches, chaque habitant produit en un jour plus que ce que produit le plus pauvre en un an.

Cela dépendrait-il de la formation ? La dépense par étudiant dans l’enseignement supérieur est la plus élevée dans quatre pays de l’OCDE, le Luxembourg, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse, au-dessus de 25 000 dollars par an. En queue de liste viennent la Grèce, l’Indonésie et le Brésil. Les pays hors OCDE sont tellement bas que l’on n’en parle pas. La France ne vient qu’en huitième position, malgré la réputation de ses institutions, bien dépassées par la compétition internationale.

Restent les critères de moralité. Par exemple, le taux de morts par accidents de la route pour 100 000 habitants : le record est atteint et dépassé par l’Iran, la Thaïlande et la République démocratique du Congo qui surpassent tous les trois le chiffre de 30, soit dix fois plus que la Suisse, la Suède ou les Pays-Bas. Quant aux homicides volontaires, le champion est le Salvador avec 83 morts par 100 000 habitants. Le Japon, Singapour et la Suisse s’inscrivent en queue de liste avec moins d’un mort pour 200 000 habitants. Les Etats-Unis avec 5,4 morts ne s’inscrivent de nouveau que dans une moyenne médiocre, entre la Mongolie et la Lituanie. On n’étonnera personne en mentionnant que les champions du taux nul sont Monaco, le Liechtenstein et le Vatican

Que tirer de cette débauche de statistiques, qui n’aura pas manqué d’agacer certains lecteurs, plus enclins à se fier à leurs préjugés, leurs impressions et leurs sentiments qu’à la réalité ? Tout d’abord – contrairement à des critiques injustifiées d’une partie des citoyens-  la Suisse est un pays remarquable à tous les points de vue. Elle possède à la fois de bons systèmes de santé, d’éducation et de transport. Cela permet de déduire qu’elle jouit de bonnes institutions et qu’elle est peuplée de citoyens bien éduqués. Elle n’est en rien affligée d’insécurité, comme l’affirment des démagogues mal inspirés.

Restent deux réalités consternantes. Tout d’abord l’Afrique comporte une foule de pays médiocres. On peut tenter de l’expliquer par le traumatisme de la colonisation, mais les pays qui ne l’ont pas connue comme le Libéria et l’Ethiopie ne font pas mieux. Les régimes politiques africains  ne respectent pas la démocratie dont ils se targuent jusque dans l’intitulé du pays. Les guerres civiles sont coutumières, les épidémies ravageuses, la corruption endémique. Sans pour autant innocenter la colonisation, force est de constater qu’après un demi-siècle d’indépendance, la décolonisation s’est avérée un échec.

Le plus étonnant est la mauvaise performance des Etats-Unis. Il ne suffit pas d’être le plus puissant pour jouir de la meilleure santé, d’autant que l’espérance de vie y stagne et même diminue malgré des dépenses record en médecine. On attribue les causes de cet échec à la consommation de drogue et à la mauvaise alimentation. Ses institutions, longtemps présentées comme exemplaires ont porté à la tête du pouvoir un président de bas niveau, mythomane, inculte, lunatique, tricheur, un véritable danger planétaire.

En résumant ces deux carences, qui affectent à la fois le plus développé et les moins développés des pays, on peut dire que ce qui détermine la réussite d’un pays et d’un individu, c’est une qualité impalpable, immatérielle, voire spirituelle : la culture dans toutes ses manifestations, artistique, politique, économique, scientifique et même associative, gastronomique, architecturale. Elle est le résultat d’une longue évolution. Elle ne se vend, ni ne s’achète. Elle est le bien le plus précieux d’un pays ou d’une personne, bien que personne n’en soit le gardien ou le possesseur. Elle explique que deux pays vaincus de la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon, tous deux de haute culture, se soient aussi vite relevés, tandis que les grands vainqueurs, les Etats-Unis et l’Union Soviétique ont basculé rapidement de la barbarie antérieure à la décadence actuelle.

 

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

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