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A Bangui, les héritiers d'une cavalerie impériale oubliée trottent toujours

 

 

afp, le 07/02/2020 à 08:18

 

Soumaila Zacharia Maidjida, juché sur son alezan, traverse les façades décrépies de Bangui, le 23 janvier 2020. / AFP

Au beau milieu de l'avenue encombrée de voitures cabossées et de motos-taxi, voilà soudain une étrange apparition. Un cavalier juché sur un alezan, qui trotte gracieusement entre les façades décrépies de Bangui, capitale de la Centrafrique.

Au passage de l'équidé, les badauds s'immobilisent. Les uns éclatent de rire. Les autres se tiennent à distance, un peu effrayés par cette créature qui souffle et trépigne en soulevant des nuages de poussière rouge.

L'improbable gentilhomme qui tient les rênes, lui, est bien connu des Centrafricains: Soumaila Zacharia Maidjida, qui répond au sobriquet de «Dida», détient toujours le record national de course à pied sur 800 mètres obtenu lors des jeux olympiques de Barcelone en 1992.

Cet athlète à la carrure de jockey et aux yeux pétillants de malice est aussi le meilleur cavalier - et à vrai dire l'un des seuls - de ce pays d'Afrique centrale.

Des enfants posent avec le cheval de Soumaila Zacharia Maidjida, dans les rues de Bangui, le 23 janvier 2020. / AFP

«Tout le monde connaît Dida !» s'exclame l'intéressé. «Quand les ministres et les patrons veulent monter à cheval, c'est moi qu'ils viennent voir». La demande est toutefois rare, et ce cavalier hors pair gagne surtout sa vie comme gardien.

Pour la plupart des Centrafricains, le meilleur ami de l'Homme est plus associé aux razzias des pillards venus du Tchad et du Soudan qu'aux parties de polo sur le gazon. Or, la Centrafrique et le cheval entretiennent une histoire particulière et totalement oubliée, dans un pays ravagé par trois guerres civiles en vingt ans.

- Défilé militaire -

Elle se résume, pour les étrangers, à une image qui a marqué les mémoires: celle du sacre de Bokassa 1er, despote excentrique qui dirigea le pays de 1966 à 1979. L'empereur s'était fait livrer de France un attelage complet pour remonter les rues de Bangui dans un carrosse de bronze et d'or après son couronnement en 1977. Las ! Deux des malheureuses bêtes s'étaient écroulées raides mortes en pleine procession, foudroyées par l'impitoyable soleil équatorial.

Mais Jean-Bedel Bokassa était aussi un véritable passionné de chevaux, qui fit venir des centaines d'entre eux dans le pays. Au début des années 1970, l'empereur entérina la création d'une unité de cavalerie unique en Afrique centrale, qui faisait la fierté des Centrafricains lors des cérémonies officielles.

Le capitaine Jean Bosco, qui espère faire revivre l'unité de cavalerie de l'armée centrafricaine, à Bangui, le 30 novembre 2019. / AFP

Un souvenir que le capitaine Jean Bosco compte bien raviver: vêtu de son uniforme de cérémonie — veste rouge, képi à plumet et sabre à la ceinture, cet officier est venu prendre une leçon d'équitation de dernière minute auprès de Dida. Le lendemain, aura lieu un défilé militaire. Et le capitaine compte bien saluer le chef de l'Etat du haut de son destrier, orné aux couleurs du pays des sabots à l'encolure.

Une catastrophe n'est pas à exclure: c'est seulement la deuxième fois de sa vie que le capitaine monte à cheval.

Un gadin devant la tribune présidentielle ferait mauvais genre, mais ce rêveur n'en a cure. «Ça fait des années que je veux reformer la garde montée», assure-t-il. «Si je peux défiler demain, j'espère convaincre mes supérieurs».

Il y a pourtant peu d'espoir que l'armée centrafricaine, tenue à bout de bras par ses partenaires internationaux, accepte de reformer une cavalerie digne de ce glorieux passé.

L'époque où Dida, encore enfant, admirait ces cavaliers en uniforme qui firent naitre sa passion pour l'équitation. L'époque où Bangui comptait aussi deux centres équestres réputés. L'un réservé à la «bonne société», en majorité des immigrés français. L'autre, accessible à tout un chacun.

- Etals des bouchers -

«Le weekend, les jeunes du quartier pouvaient aller monter pour quelques francs. C'était la seule activité», se souvient Auguste, un habitant de Bangui, heureux propriétaire d'un cheval arabe pendant ses années de jeunesse.

En 1996, les mutineries dans l'armée enclenchent un cycle de violences et d'instabilité dont le pays ne se relèvera plus. Les deux centres équestres sont abandonnés. Les chevaux sont volés, vendus à l'étranger ou sur les étals de bouchers…

«On m'a donné une grosse somme d'argent pour vendre mon cheval à l'abattoir. J'étais fauché…» confie Auguste avec dépit. «Quand j'y pense, ça me fait vraiment mal».

Dida, lui, a recueilli quelques animaux chez lui. Et aujourd'hui encore, malgré l'insécurité entretenue par les groupes armés qui contrôlent toujours les deux tiers du territoire du pays, il lui arrive de faire la route jusqu'à la frontière du Tchad, pour ramener des chevaux à Bangui.

«C'est ma passion, je peux pas me séparer d'eux», explique-t-il avec un haussement d'épaules.

L'ancien champion rêve de rouvrir un centre équestre. «Il n'y a pas de loisir ici, et je voudrais éduquer les Centrafricains par rapport aux chevaux. Eux, ils ne connaissent pas ça, à part pour les manger», se désole-t-il.

Mais dans ce pays toujours en proie aux exactions et à une pauvreté endémique, ses compatriotes ont d'autres priorités. Et les chevaux de Dida continuent de brouter entre les ordures qui jonchent les terrains vagues du quartier, en attendant, eux aussi, la venue de jours meilleurs.

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