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Edem Kodjo : disparition d'un panafricain

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https://www.lepoint.fr/ Par Viviane Forson 14/04/2020 à 20:08 - Publié le 13/04/2020 à 20:33 | Le Point.fr

 

Ex-secrétaire général de l'ancêtre de l'UA, cet ancien Premier ministre du Togo était emblématique de toute une génération d'intellectuels post-indépendance.

La nouvelle est tombée durant le week-end de Pâques. Tout un symbole pour ce catholique engagé qui s'était choisi comme prénom Edem, qui signifie « Dieu m'a libéré » en langue éwé. Edem Kodjo est décédé dans la matinée du samedi 11 avril à l'Hôpital américain de Neuilly, en région parisienne, où il était hospitalisé depuis plusieurs mois à la suite d'un accident vasculaire cérébral. L'information a été confirmée par plusieurs sources officielles et la famille Kodjo. Avec sa disparition, le Togo et toute l'Afrique pleurent l'un de leurs plus illustres intellectuels. Et l'un des rares hommes d'État à avoir pris la plume pour écrire sur son engagement, et sa foi en l'unité de l'Afrique. Mais qui se cachait derrière cet homme élégant, à l'esprit vif et souvent incompris ?

Un parcours exceptionnel

Vieux routier de la politique, Edem Kodjo a été secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) de 1978 à 1983. Dans son pays, il a été Premier ministre à deux reprises : sous la présidence de Gnassingbé Eyadéma d'abord, d'avril 1994 à août 1996, puis sous celle de son fils, Faure Essozimna Gnassingbé, de juin 2005 à septembre 2006. Infatigable démocrate, Edem Kodjo s'est longtemps positionné dans une voie médiane, ni totalement pour le pouvoir ni dans l'opposition radicale. Dans une toute dernière confidence au journal togolais L'Alternative, répondant à une question sur la crédibilité des élections en Afrique, il répondit : « S'il n'y avait pas d'élections, qu'y aurait-il à la place ? Des régimes centenaires et univoques ? Nous devons à chaque fois remettre l'ouvrage sur le métier jusqu'à ce que nous soyons un jour satisfaits. Avons-nous sauté trop vite à pieds joints sur des modèles de structures gouvernementales en déphasage avec notre culture ? Force est de constater qu'après soixante ans d'indépendance la greffe n'a pas encore pris et qu'il faut faire davantage, notamment dans la partie francophone du continent. »

Une jeunesse sensibilisée aux idéaux de Kwame Nkrumah

Économiste de formation, diplômé de l'ENA (promotion Blaise Pascal), c'est lors de ses études supérieures en France en pleine célébration des indépendances africaines que le jeune Edem Kodjo, né le 23 mai 1938 à Sokodé, dans le centre du Togo, vit pleinement le sentiment d'appartenance au grand ensemble rêvé par Kwame Nkrumah, bien avant même sa désignation au poste de secrétaire général de l'organisation continentale. Edem Kodjo était membre de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF). Un creuset du militantisme pour la majorité des étudiants africains. Comme toute cette génération, il a cultivé la flamme du retour au pays, plongeant dans les découvertes de Cheich Anta Diop, les discours de l'empereur Hailé Sélassié d'Éthiopie, le seul État africain à part entière.

Edem Kodjo avait le choix de poursuivre sa brillante carrière entamée à l'Office de radiodiffusion-télévision française. Mais l'homme à l'éternelle moustache a fait le choix de rentrer dans une période très troublée pour le Togo, après l'assassinat de Sylvanus Olympio. Non seulement il fait ce choix, mais il a aussi pleinement pensé ce retour. Dans ses rares interviews, il a souligné la nécessité pour sa génération de sortir de l'ornière coloniale pour pouvoir se mouvoir dans le nouveau monde qui s'ouvrait pour le continent africain. Ensuite, pour Edem Kodjo, il fallait inscrire cette émancipation à l'échelle internationale. Il est fin prêt en 1967, année de son retour.

Edem Kodjo, les années Eyadéma

1967, donc, année de son retour. Cette année-là, Gnassingbé Eyadéma s'empare du pouvoir. Edem Kodjo est déjà bien occupé à la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, où il est administrateur et président du conseil d'administration. À ce titre, c'est lui qui appose sa signature sur les billets ayant cours dans les sept pays de l'Union monétaire ouest-africaine (UMOA). Dans le même temps, Eyadéma pense avoir trouvé la tête pensante de son futur parti. Et il a eu bien raison puisqu'Edem Kodjo a accepté de mettre en œuvre le Rassemblement du peuple togolais, RPT, en 1969, le parti unique, véritable machine électorale. Il en sera le secrétaire général durant deux ans. Il est ensuite nommé secrétaire général au ministère des Finances, tout en étant gouverneur au Fonds monétaire international (FMI) jusqu'en 1973 puis à la Banque africaine de développement (BAD) entre 1973 et 1976. La première partie de sa vie sera donc celle d'un technocrate. Il enchaîne les portefeuilles sous Eyadéma père : ministre de l'Économie et des Finances, puis ministre des Affaires étrangères. Un poste stratégique qui va le propulser à la tête de l'Organisation de l'unité africaine. En juillet 1978, appuyé et soutenu par plusieurs dirigeants africains, son nom fait consensus.

Des victoires, et un échec à l'OUA

Cette organisation panafricaine avait vu le jour 15 ans plus tôt, le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, en Éthiopie, seul pays d'Afrique à n'avoir jamais été colonisé. Edem Kodjo a l'étoffe pour le rôle, même s'il avouera plus tard avoir vécu ses années les plus difficiles. « Le panafricanisme est le fondement même de l'histoire africaine, parce qu'il faut que le continent trouve des voies et moyens pour s'unir davantage. La réalité se vit ; elle se vit d'une manière qui n'est peut-être pas très visible, mais qui est très concrète. »

Edem Kodjo sera très rapidement confronté à la dure réalité : son mandat est marqué par l'une des plus graves crises de l'histoire de l'organisation continentale : l'admission comme membre à part entière de l'ex-Sahara revendiqué par le Maroc comme partie intégrante de son territoire. L'incident diplomatique éclate avec le royaume chérifien, qui se retire de l'OUA en 1984. Mais ce n'est pas le seul dossier houleux : il y a aussi la mise en œuvre du plan d'action de Lagos, le point de départ des communautés économiques régionales. En 1980, il n'y en avait réellement qu'une seule, c'était la Cedeao. C'est après cet acte final que la CEEAC s'est constituée autour de l'Afrique centrale, la SADC, l'organisation de l'Afrique australe, était encore dominée par l'Afrique du Sud avec son régime d'apartheid. L'Organisation de l'unité africaine a aussi joué un rôle important dans le processus d'Indépendance de la Namibie, arrachée à l'Afrique du Sud en 1990.

Reste la charte africaine des droits de l'homme et des peuples, qui a suscité un vif débat dans les années 1979 à 1981, date de son adoption à Nairobi. De nombreux leaders africains y ont vu une intrusion des pays occidentaux. Sékou Touré, alors président de la Guinée, s'est battu pour qu'on ajoute l'adjectif « africaine » à la charte. Il a fallu attendre 1986 pour que cette charte entre en vigueur.

Une carrière entre politique et littérature

Désavoué par le général Eyadéma et non reconduit pour un second mandat, Edem Kodjo s'exile en France pour enseigner à l'université de Paris-1-Sorbonne. Il se fait connaître par un essai majeur, Et demain l'Afrique (Stock, Paris, 1985), devenu une référence incontournable pour toute une génération d'intellectuels et d'étudiants africains. La question du mal-développement de l'Afrique y est centrale.

Edem Kodjo y dresse sans complaisance le bilan de près d'un quart de siècle d'indépendance. Pour lui, une nouvelle approche de l'unité africaine s'impose. Sa vision ? Que les Africains voient dans la lutte pour l'unité le combat vital pour leur survie collective. Edem Kodjo cite les États-Unis d'Amérique ou la Confédération canadienne, des modèles dont l'OUA devenue Union africaine pourrait s'inspirer pour organiser un partage du pouvoir. Au continent les grandes décisions, aux États les initiatives locales. Une question toujours d'actualité. En 2009, Edem Kodjo quitte la politique et crée la Fondation Pax Africana, très active dans le règlement des conflits en Afrique.

L'hommage unanime à un panafricaniste

À l'annonce de sa disparition, de nombreuses personnalités politiques du Togo et d'ailleurs ont salué sa mémoire. Le président de la Commission de l'Union africaine, Moussa Faki Mahamat, s'est exprimé « au nom de l'ensemble du personnel de l'Organisation continentale au service de laquelle Edem Kodjo a beaucoup sacrifié et, en son nom personnel, formule ses plus sincères et profondes condoléances à sa famille, au peuple togolais et à tous les peuples africains ». « Avec le décès d'Edem Kodjo, l'Afrique a perdu un personnage illustre. Panafricaniste, ancien secrétaire général de l'OUA, ancien Premier ministre du Togo et intellectuel raffiné, il a énormément contribué à une Afrique pacifique. Triste nouvelle pour le continent. Condoléances au peuple togolais. À la veille de Pâques, toi chrétien pratiquant, tu retournes vers ton Créateur », a réagi le président de la Namibie, Hage Geingob, concluant : « Sa voix et son rire manqueront à beaucoup. »

 

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