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 COVID-19 Afrique : la catastrophe n’a pas eu lieu

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Par Maria Malagardis — Libération 6 mai 2020 à 20:46

 

Alors qu’on lui prédisait un cataclysme sanitaire, le continent africain a pour l’instant été relativement épargné par la pandémie de Covid-19. Du climat aux modes de vie en passant par la démographie, plusieurs facteurs pourraient l’expliquer.

Lazare est bien revenu du pays des morts : mardi, le site ivoirien Lebanco.net publiait en ligne le témoignage de Seka Lazare Adopo, contaminé par le coronavirus, qui décrit avec moult détails les souffrances et les angoisses endurées lors de ses deux hospitalisations successives en urgence. Aujourd’hui guéri, ce chauffeur Uber qui vit depuis plus de quarante ans en exil à New York n’a qu’une envie : fuir au plus vite la première puissance mondiale de la planète pour rentrer dans son petit pays natal d’Afrique de l’Ouest, la Côte-d’Ivoire. On peut le comprendre : alors qu’on compte plus de 19 000 décès et 176 000 contaminations à New York, foyer principal de l’épidémie outre-Atlantique, la Côte-d’Ivoire ne comptabilise que 18 morts et 1 464 contaminations à ce jour. Par une étrange pirouette de l’histoire, l’Afrique, si souvent synonyme de malheurs et de malédiction, reste pour l’instant le continent le moins touché par la pandémie, avec certaines régions d’Asie, de l’Inde au Cambodge. Les prévisions apocalyptiques n’ont pourtant pas manqué. 

«Afropessimisme»

Longtemps si réticente, jusqu’au 11 mars, à qualifier officiellement le Covid-19 de «pandémie», l’Organisation mondiale de la santé (OMS) prédisait le 18 mars un véritable cataclysme en Afrique. A l’époque, seuls 233 cas étaient pourtant répertoriés sur le continent. Un mois plus tard, Michel Yao, responsable des opérations d’urgence de l’OMS, se montrera plus nuancé, estimant qu’en Afrique «on peut encore contenir l’épidémie». Certes, la courbe des contaminations, 48 808 à ce jour, ne cesse de progresser. Mais elle reste pour l’instant plutôt lente, comparée au reste de la planète. Surtout, le nombre de guérisons augmente également, avec 16 160 cas à ce jour. Et le nombre de décès, 1 902 pour plus d’un milliard d’habitants, pourrait faire pâlir d’envie n’importe quel pays développé. L’hypothèse d’une sous-estimation des données ne tient plus la route : après plusieurs mois d’observation, on ne voit toujours pas en Afrique d’hôpitaux pris d’assaut ni de villages décimés par la pandémie. Les faits s’imposent donc : à l’heure actuelle, et sans ignorer la crainte d’un cataclysme plus tardif, le continent africain, qui abrite 17 % de la population mondiale, enregistre à peine plus de 1 % des malades dans le monde, et un peu moins de 1 % des décès. «Les Européens s’inquiètent pour nous et nous nous inquiétons pour eux», s’amusait récemment l’écrivain sénégalais Felwine Sarr sur la chaîne de télévision TV5Monde, fustigeant «la persistance de l’afropessimisme». Pourtant, les raisons de s’inquiéter étaient en partie fondées : avec 2,2 médecins pour 10 000 habitants en Afrique subsaharienne contre 35 dans l’Union européenne, et des dépenses de santé qui ne dépasse pas 25 dollars par an et par habitant au Cameroun ou au Mozambique, bien des pays africains semblent incapables de répondre à une pandémie massive.

 

Réflexes assimilés

D’où vient alors cette résistance inattendue ? Parmi les atouts de l’Afrique face à un virus qui frappe d’abord les plus âgés, la pyramide des âges s’impose comme une évidence : sur le continent le plus jeune du monde, les deux tiers de la population ont moins de 35 ans et l’âge médian se situe à 19 ans, contre 40 ans en Europe. Selon certains observateurs, la fréquence d’autres épidémies, VIH mais aussi tuberculose ou encore paludisme, qui tue encore près de 400 000 personnes par an, ont peut-être également permis aux populations de développer certains anticorps spécifiques, quand ce ne sont pas les traitements, antipaludéens ou vaccin du BCG, qui les protégeraient. Mais cette récurrence des épidémies a aussi conditionné les réactions face à la pandémie. «Celui qui a vu la panthère et celui qui en a entendu parler ne courent pas de la même façon», affirme un dicton africain.

Entre 2014 et 2016, l’Afrique de l’Ouest a été décimée par Ebola, avec plus de 11 000 victimes. Il ressurgit en 2018 en république démocratique du Congo (RDC) où il fait plus de 2 500 morts. Depuis cette tragédie, les gestes barrières et le traçage des patients sont des réflexes assimilés dans certaines parties du continent. En Afrique, le patient zéro du Covid-19 est connu : c’est un ressortissant chinois diagnostiqué le 14 février en Egypte.

Réactions rapides

Très vite, dès l’apparition des premiers cas, les Etats africains ont pris des dispositions drastiques, beaucoup plus rapidement que bien des pays européens. Il n’y avait que sept contaminations enregistrées le 13 mars, lorsque le Maroc a commencé à verrouiller le pays. Très vite, le royaume chérifien a également reconverti l’industrie textile dans la production de masques, lui permettant d’en fournir 5 millions par jour. De la même façon, au Rwanda, au Ghana et en Afrique du Sud, un confinement particulièrement strict s’est très rapidement imposé. Le Lesotho a fait de même, malgré l’absence totale à ce jour de contaminations. Le confinement ou le couvre-feu étaient pourtant un pari difficile dans des pays où le secteur informel et la survie quotidienne dominent. Reste que malgré la répression parfois féroce des forces de l’ordre (qui a fait 18 morts au Nigeria), les mesures imposées ont été globalement respectées dans les quartiers populaires. Ce sont d’ailleurs souvent les élites qui ont été les premières contaminées sur ce continent où l’écrasante majorité des populations restent à l’écart des grands mouvements d’échanges mondialisés, ce qui a pu aussi les protéger.

Aujourd’hui, certains pays commencent à procéder au déconfinement : c’est le cas du Rwanda, du Ghana, du Burkina Faso ou de l’Afrique du Sud. Mais ce processus est un nouveau défi, puisque la menace demeure. Mardi, l’ONG Care s’inquiétait ainsi de l’explosion soudaine des cas de contamination en Somalie, où 60 % des personnes testées se sont révélées positives. Et la fierté d’avoir su dans l’immédiat mieux résister au fléau peut aussi pousser à se croire immunisés face au virus. Une erreur fatale qui pourrait changer la donne, et contre laquelle Seka Lazare Adopo, le miraculé, a tenu à mettre en garde sur le site Lebanco.net : «Moi non plus je ne croyais pas que cette maladie existait», a-t-il confessé, implorant ses compatriotes ivoiriens de se protéger car «notre bien le plus précieux, c’est la santé». 

 

Maria Malagardis

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