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El Hacen Ould Lebatt (UA): «Au Soudan, nous avons inventé des solutions admises par tous»

INVITÉ AFRIQUE

 

https://www.rfi.fr/ 08/09/2020 - 18:13 Par :Carine Frenk

 

Soudan, chemin de la paix aux éditions du Panthéon, c’est le titre du livre qui paraît cette semaine de Mohamed El Hacen Ould Lebatt. Conseiller principal stratégique du président de la Commission de l'Union africaine, le diplomate mauritanien a conduit la médiation africaine au Soudan en 2019, à la chute d’Omar El-Béchir. Une médiation menée conjointement avec l’envoyé spécial du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed. Médiation qui a débouché sur l’accord politique mettant en place une transition consensuelle au Soudan. Mohamed El Hacen Ould Lebatt répond aux questions de Carine Frenk.

RFI: Comment êtes-vous parvenu à cet accord, après quatre mois d’intenses négociations ? Quelle a été la clé du succès ?

Mohamed El Hacen Ould Lebat : Il y a un peu de chance, mais la clé du succès aussi, c’est que chaque fois, nous avons inventé les propositions dans lesquelles les deux parties se reconnaissent sans aucune exclusion. Ça n’a pas été facile mais avec la ténacité, avec le respect des parties, avec l’humilité aussi que nous avons - ce n’est pas pour nous jeter des fleurs - pour respecter les parties qui ont été les vraies artisanes de leurs propres accords.

Vous racontez comment tout a failli capoter, après la terrible répression des rassemblements populaires, le 3 juin 2019.

Oui, ça, ça a été un moment fort risqué de tout le processus. Il y a eu d’abord des démonstrations populaires immenses appelant à la prise des armes contre les militaires. Il y a eu également, du côté des militaires, des tentatives de putsch. Le résultat a été que chacune des parties a décidé d’opter définitivement pour une option unilatérale.

Ce jour-là, comment avez-vous « sauvé » les négociations ?

J’ai dû, immédiatement, rentrer en discussion directe avec les généraux, en particulier avec le président el-Burhan, pour démontrer que l’option unilatérale pour laquelle ils étaient en train d’opter était désastreuse pour le Soudan et que c’était un déshonneur pour l’armée qui avait pris l’engagement de négocier. Et que, deuxièmement, le coût serait extrêmement important en vies humaines, pour les militaires et pour les civils. Il fallait accepter de faire prévaloir la raison, ne serait-ce qu’en partie, et je me suis adressé aux autres dans un effort extrêmement difficile.

Finalement, les gens ont accepté de discuter par notre intermédiaire, par l’intermédiaire de la facilitation et pas directement et ça, ça a été aussi quelque chose d’extrêmement difficile. Petit à petit, donc, j’ai amené par mille et un fils, par mille et un réseaux les parties à revenir finalement à la table des négociations. À partir de ce moment-là, le processus a pris le bon chemin.

Est-ce que cet accord politique va tenir, selon vous ?

Je vous rappelle qu’il a tenu une année, jusqu’à présent, ce qui est déjà très important. Les parties se connaissent entre elles. L’accord, lui-même, est assez solide et il a arrangé énormément de solutions. Maintenant, tout dépend de la volonté des parties de poursuivre ensemble.

Mais qu’est-ce qui garantit que les militaires vont rendre le pouvoir aux civils ?

Tant qu’ils ne l’ont pas rendu pour la deuxième période de la transition, on est toujours sur nos gardes. Mais ce que j’ai ressenti, moi, dans le leadership de l’armée, c’est qu’ils sont désireux, à la fin de la transition, de céder le pouvoir pour la deuxième période et d’aller vers les élections démocratiques pour céder le pouvoir définitivement. J’espère que cet engagement sera tenu au bout du compte.

Un accord de paix avec les mouvements armés du Darfour vient d’être parafé à Juba. En quoi cet accord est important, selon vous ?

Il est important parce que les mouvements armés ont sévi pendant de très longues années dans ce pays et le fait de vouloir mettre fin à cette tension militaire, dans le Darfour et d’autres régions, c’est extrêmement important. Ceci dit, l’accord n’est pas tout à fait complet parce que certains mouvements ne l’ont pas rejoint et son application continuera à poser des problèmes.

Dans quelles mesures les transitions, telles qu’elles ont été imaginées au Soudan ou au Burkina Faso, peuvent servir de modèles au Mali aujourd’hui ?

Dans les trois cas - le Burkina, le Soudan et le Mali - il y a des mouvements populaires puissants qui ont créé les conditions du renversement de régimes vieillissants et finissants. Aujourd’hui, il y a deux écoles. L’école du Burkina qui a, dès le départ, confié le pouvoir de la transition aux civils. Il y a l’exemple, l’expérience soudanaise dans laquelle les parties ont accepté une première phase de la transition dirigée par les militaires et une seconde phase dirigée par les civils. On attend de voir si ça va s’appliquer.

Le plus important pour le Mali aujourd’hui, c’est qu’il y ait une solution consensuelle. Qu’ils suivent l’école du Burkina ou qu’ils suivent l’exemple du Soudan, l’important c’est l’accord consensuel pour l’engineering de leur propre transition, de ce qui normalement devrait être soutenu et doit être soutenu par tous les acteurs régionaux et internationaux.

Dans votre livre, vous évoquez aussi le dossier centrafricain. Est-ce que les élections auront lieu fin décembre, selon vous ? Faut-il les reporter, comme le demandent certaines voix de l’opposition ?

Moi, je suis toujours pour le respect des échéances électorales. C’est une condition de régularité, de transparence dans les processus démocratiques. Il n’y a rien à dire sur ce plan-là. S’il s’avère que ce n’est pas possible, il ne faut pas non plus hésiter à encourager les acteurs politiques pour engager un processus de discussions, de négociations pour s’entendre sur les modalités qui aménagent l’échéancier électoral, parce que si les élections sont mal organisées, cela risque d’aggraver la crise. Ça, ce n’est pas bon pour la Centrafrique, ce n’est pas bon pour l’Afrique.

 

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