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En Centrafrique, des femmes se lèvent pour la justice

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https://www.lemonde.fr/ Par Antoine Rolland Publié le 09 octobre 2020 à 19h00

 

Une association milite pour la parité au sein de la première commission vérité du pays, chargée de revenir sur les crimes et les violences sexuelles commis depuis soixante ans.

Rosalie Kobo Beth sait d’où elle vient et ce qu’elle veut. « En Centrafrique, les femmes sont éduquées à rester dans un cadre délimité, à ne pas demander plus, regrette-t-elle. Nous, on ose s’afficher. » La jeune femme est porte-parole de l’association I Londo Awè ! (« Nous nous levons ! »), dont l’objectif est clair autant qu’ambitieux : obtenir la parité dans les instances de décision du pays.

Pour leur première campagne, elles se concentrent sur la composition de la future commission vérité de la République centrafricaine (RCA), chargée de revenir sur les crimes commis depuis 1959. Un travail délicat et crucial dans ce pays toujours meurtri par les violences et dont une grande part du territoire demeure sous la coupe de groupes armés.

Suivant le modèle de la commission vérité sud-africaine mise en place au sortir de l’apartheid, les onze membres de la Commission vérité justice réparations et réconciliation (CVJRR) devront écouter les témoignages, faciliter le pardon, procéder aux réparations, matérielles ou symboliques.

En Centrafrique, une loi votée en 2017 prévoit bien la présence de 35 % de femmes dans les sphères de prise de décision du pays, puis 50 % au bout de dix ans. L’association I Londo Awè ! veut la parité tout de suite. Plus que d’autres, Achta sait qu’il n’est pas là question que de symbole, surtout quand il s’agit de panser des blessures et faire avancer la réconciliation.

Orienter les femmes pour les soins

La presque trentenaire travaille à l’Organisation musulmane pour l’innovation en Centrafrique (Omica) dans un centre d’écoute de victimes de violences sexuelles dans le quartier de PK5 à Bangui, la capitale centrafricaine. Elle récolte leurs témoignages, les oriente pour les soins, ou pour les plaintes. « La CVJRR devra enquêter sur les crimes faits aux femmes, rappelle-t-elle. Or, beaucoup de sœurs n’osent pas parler devant des hommes. »

Elle le sait pour avoir elle-même subi deux viols en 2016. Venue alors chercher du soutien dans le centre où elle travaille aujourd’hui, elle fut déstabilisée quand elle comprit qu’un homme, musulman comme elle, recueillerait son témoignage : « C’était très difficile. Je ressentais de la honte. »

Côté judiciaire, Achta a fini par abandonner sa plainte, échaudée par les procédures longues et les interrogatoires incessants toujours menés par des hommes. Aujourd’hui, elle craint toujours de croiser « ses bourreaux », mais songe à présenter son histoire devant la future CVJRR, « pour donner de la force à mes sœurs ».

« Le viol comme tactique guerrière »

C’est l’une des caractéristiques de ce type de cour extrajudiciaire : « Il s’agit d’une forme de justice plus empathique, plus bienveillante, où la victime est soutenue, encouragée », souligne Jean-Pierre Massias, professeur en droit public à l’université de Pau. De quoi en faire un « outil efficace » contre le sentiment d’impunité, juge le spécialiste : « Si vous mettez en place une cour pénale spéciale, vous allez attraper au maximum 1 % des violeurs, les faits étant difficiles à prouver. » Là où une cour criminelle jugera le violeur, la CVJRR pourra faire le procès du viol, phénomène massif en Centrafrique et contre lequel il se révèle difficile de lutter.

Pour la seule année 2019, les ONG du pays ont recensé plus de 3 000 « incidents issus de violences sexuelles ». Ces données sous-représentent la situation, ne prenant en compte qu’une partie du pays et les seuls témoignages. En Centrafrique, le viol est utilisé « de manière généralisée et systématique comme tactique guerrière », soulignait en 2019 une tribune de l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch.

Pire, les violences sexuelles liées au conflit ont entraîné une explosion des cas au niveau domestique. « Le point de bascule a été le début des années 2000, se souvient Nadia Carine Fornel Poutou, présidente de l’Association des femmes juristes centrafricaines, qui porte assistance juridique aux victimes. Avant, il y avait bien le poids des traditions, mais pas autant de crimes. »

« La CVJRR devra avoir une fonction éducative sur le viol, dans une société devenue permissive », estime Jean-Pierre Massias. Une mission qui suppose de gagner la confiance de la population et d’axer largement son mandat sur les violences faites aux femmes. « En cela, conclut M. Massias, le choix des commissaires sera essentiel. »

Antoine Rolland (Bangui, correspondance)

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