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Centrafrique : l’impossible équation de la présidentielle de décembre 2020

 

(Agence Ecofin) 23 oct 2020 - Alors qu’elle se prépare à élire un nouveau président, la Centrafrique a du mal à oublier les fantômes d’un passé violent, toujours aussi présent. Malgré les nombreux efforts de paix et de reconstruction effectués depuis l’arrivée au pouvoir de Faustin-Archange Touadéra, le pays ne semble pas en état de porter sur ses seules épaules les implications d’une échéance électorale, que le contexte socio-économique particulier de la Centrafrique rend encore plus cruciale. Entre insécurité, crise sanitaire et risques de tensions sociopolitiques, voici les grandes inconnues de la présidentielle du 27 décembre 2020, en Centrafrique.

Le retour des « rois » déchus

La première grande inconnue de la prochaine présidentielle centrafricaine est celle de l’implication des anciens dirigeants du pays dans un scrutin qui se veut pacifique. En effet, deux d’entre eux, et pas des moindres, sont revenus d'exil, ces derniers mois. Il s’agit de l’ancien président François Bozizé - revenu à Bangui en décembre 2019 - et de l’ancien putschiste Michel Djotodia, rentré début septembre.

Et pour qui connaît l’histoire de la Centrafrique de ces vingt dernières années, le retour de ces deux anciens chefs d’Etat n’est pas forcément porteur d'une bonne nouvelle.

Et pour qui connaît l’histoire de la Centrafrique de ces vingt dernières années, le retour de ces deux anciens chefs d’Etat n’est pas forcément porteur d'une bonne nouvelle.

Arrivé au pouvoir en 2003 après avoir renversé l’ancien président Ange-Félix Patassé, François Bozizé a dirigé la Centrafrique pendant 10 ans avant d’être à son tour chassé du pouvoir. Son mandat a été marqué par d’incessantes rébellions qui laissaient déjà présager de l’avenir chaotique d’une Centrafrique que la mauvaise gouvernance, la corruption et les divergences ethniques ont contribué à rendre instable.

C’est d’ailleurs sur fond d’ethnocentrisme et de divergences religieuses que Michel Djotodia, ancien rebelle, le renverse avant de prendre le pouvoir le 24 mars 2013. Cependant, incapable de contrôler la Seleka - ce groupe rebelle qui lui a permis de prendre le pouvoir - celui qui est considéré comme le premier président musulman de la Centrafrique fait face à des conflits communautaires à forts relents religieux, qui font selon l’ONU plus de 3000 morts et plus d’un million de déplacés. Cette situation pousse Michel Djotodia à démissionner de ses fonctions le 10 janvier 2014 et à s’exiler au Bénin.

Ainsi, le retour de ces deux protagonistes phares des deux dernières guerres civiles centrafricaines suscite de grandes inquiétudes au sein de la communauté internationale. Lors d’une visite à Bangui, la procureure générale de la Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda, a d’ailleurs adressé une mise en garde aux principaux acteurs politiques du pays. « Les élections se décident avec des bulletins et non avec des balles », a-t-elle alors indiqué.

Habitué aux retours d’exil fracassants, François Bozizé a déjà affirmé son intention de participer au prochain scrutin. De son côté, Michel Djotodia lui n’a toujours pas définitivement exclu de se présenter. Reste à savoir, si le pouvoir en place acceptera de laisser ces deux « anciens rois » déchus entrer dans cette course à la magistrature suprême alors que la possibilité de les poursuivre en justice pour les exactions commises sous leurs mandats n’est toujours pas écartée.

Un territoire divisé

Depuis la chute du président Bozizé en 2013, on estime que seulement 20% du territoire centrafricain est effectivement contrôlé par l’Etat. Les 80% restants sont aux mains de groupes armés qui n’hésitent pas à utiliser la violence pour garder leur mainmise sur les ressources du sous-sol centrafricain qu’ils exploitent.

On estime que seulement 20% du territoire centrafricain est effectivement contrôlé par l’Etat. Les 80% restants sont aux mains de groupes armés qui n’hésitent pas à utiliser la violence pour garder leur mainmise sur les ressources du sous-sol centrafricain qu’ils exploitent.

Aujourd’hui, pas moins de 14 groupes armés opèrent sur le territoire centrafricain. Deux d’entre eux, à savoir le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), et l'Unité pour la paix en Centrafrique (UPC) ont été créés par d’anciens généraux de l’ex-rébellion Séléka qui a été officiellement dissoute en 2013.

Ces groupes qui parfois par un jeu complexe d’alliance s’entendent ou se combattent pour se partager de larges portions du territoire centrafricain rendent difficiles les opérations de maintien de la paix et le processus du retour de l’Etat dans des zones dont la gestion lui revient de droit. Malgré la signature d’un accord de cessation des hostilités, le 23 juillet 2014, à Brazzaville, l’unité territoriale de la Centrafrique sous un Etat central semble être une réalité plus visible sur le papier que sur le terrain.

Dans ce contexte, l’organisation d’élections pacifiques et inclusives semble difficilement réalisable. Malgré la signature d’un accord de paix en février avec les 14 principaux groupes armés qui se disputent le pays, le scrutin du 27 décembre reste sous haute tension.

Malgré la signature d’un accord de paix en février avec les 14 principaux groupes armés qui se disputent le pays, le scrutin du 27 décembre reste sous haute tension.

Dans le nord-ouest du pays, le groupe armé 3R (Retour, réclamation, réhabilitation) a déjà mené plusieurs tentatives de déstabilisation, même si des opérations onusiennes ont contribué à affaiblir ses forces. D’ailleurs, les difficultés évidentes et le retard accusé par l’Autorité nationale des élections (ANE), dans l’enrôlement des électeurs notamment, soulèvent déjà des inquiétudes et entretiennent la suspicion de l’opposition qui accuse le parti au pouvoir de vouloir favoriser la fraude.

Le facteur coronavirus

Avec la pandémie de Covid-19, la Centrafrique doit faire face à un défi sanitaire en plus de ceux sécuritaire et politique. Selon le dernier rapport d’Africa CDC, on compte, pas moins de 4855 cas de coronavirus dans le pays, pour un total de 62 morts et 1924 guérisons. Ce chiffre signifie qu’environ 1 Centrafricain sur 1000 est atteint par la pandémie, soit l’un des ratios les plus élevés de la région.

Dans ce contexte, l’organisation d’élections représente un risque certain. Concentrer des milliers de personnes en un même endroit, en pleine mise en œuvre des mesures de restrictions visant à freiner la propagation de la maladie pourrait être contreproductif et entraîner une flambée de nouveaux cas.

Pour plusieurs observateurs, l’éventualité d’un report de l’échéance électorale n’est pas à exclure. D’ailleurs en avril, plusieurs députés centrafricains ont annoncé leur intention de proposer une pétition pour la prolongation du mandat de Faustin-Archange Touadéra, en cas de report du scrutin, en raison du coronavirus.

« Nous sommes en train de prévoir un cas de figure occasionné par cette pandémie qui s’impose à tout le monde. Nous nous proposons la solution suivante. Que lorsque le processus électoral en cours est arrêté pour cas de force majeure, il faut que le chef de l’Etat reste en place jusqu’à la reprise du processus électoral et jusqu’à l’installation du prochain président de la République. Et c’est la même chose pour l’Assemblée nationale et pour toutes les autres institutions », avait alors déclaré à Rfi, Mathurin Dimbélé deuxième vice-président de l’Assemblée nationale de la Centrafrique.

Bien sûr, même si elle ne reste qu’une éventualité, une telle décision serait difficile à mettre en œuvre. L’opposition centrafricaine a déjà montré qu’elle ne souhaitait en aucun cas voir le président Touadéra se maintenir plus longtemps au pouvoir. De plus, la communauté internationale semble bien décidée à « faire en sorte que les élections se tiennent, dans les meilleures conditions possibles, dans les délais, avec un premier tour fixé au 27 décembre », comme l’a rappelé au journal Le Monde, Jean-Pierre Lacroix, Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix de l’ONU.

Le problème du financement

Selon l’Autorité nationale des élections, 42 millions $ sont nécessaires pour l’organisation des élections du 27 décembre 2020. La plus grande partie de ce financement devant être obtenue auprès des bailleurs de fonds internationaux, de nombreuses inquiétudes émergent quant à la capacité des autorités centrafricaines à mobiliser les fonds nécessaires.

En effet, alors que les dépenses liées au coronavirus concentrent l’attention des pays du monde entier, la mise à disposition de financements, dans ce contexte particulier, pose problème.

En effet, alors que les dépenses liées au coronavirus concentrent l’attention des pays du monde entier, la mise à disposition de financements, dans ce contexte particulier, pose problème.

Selon les autorités, les promesses de financements se font attendre alors que l’échéance électorale se rapproche inexorablement. Seulement quelques organisations ont déjà mis la main à la poche pour aider le pays. En mars, l’Union européenne (UE) a décaissé 16 millions $ pour aider l’ANE à organiser des élections. Cependant, en cas de difficulté à obtenir des financements internationaux, se tourner vers les maigres ressources nationales déjà mises en difficulté par la Covid-19 semble être la seule solution du gouvernement.

« La réussite des prochaines échéances électorales est un véritable défi, de par ses dimensions politique, sécuritaire, financière et sanitaire. C’est pourquoi toute la communauté internationale, ainsi que les bailleurs de fonds, sont plus que jamais appelés à se mobiliser pour financer les 9 millions de dollars qui manquent toujours et, ainsi, permettre la tenue des élections dans un environnement apaisé », a indiqué, début octobre, Nasser Bourita, ministre des affaires étrangères marocain, à l’occasion de la deuxième réunion ministérielle dédiée à la RCA, en marge de la 75e session de l’Assemblée générale des Nations unies.

Quoi qu’il en soit, la République centrafricaine est à un carrefour de son histoire politique. Peu importe le résultat des prochaines élections générales (qu’elles se tiennent à temps ou qu’elles soient reportées), le prochain locataire du palais de la Renaissance aura à affronter un énorme chantier économique et social, mais surtout sécuritaire.

Moutiou Adjibi Nourou

 

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