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Centrafrique : comment Bangui a obtenu l’assouplissement de l’embargo de l’ONU sur les armes

 

L’armée centrafricaine n’est désormais plus visée par les sanctions de l’ONU concernant les livraisons de matériel militaire. Le résultat d’un intense travail diplomatique, de Bangui à New York.

1 août 2022 à 17:39  Par Mathieu Olivier Jeune Afrique

Ce 29 juillet, le Conseil de sécurité des Nations unis a voté en faveur d’une prolongation de douze mois de l’embargo sur les armes en Centrafrique. Par dix voix pour contre cinq abstentions, celles de la Chine, de la Russie, du Kenya, du Gabon et du Ghana, l’instance a toutefois décidé que celui-ci ne s’appliquerait plus « aux livraisons d’armes et de munitions, de véhicules et de matériels militaires, destinées aux forces de sécurité centrafricaines ».

Bangui, qui réclamait un allègement du dispositif depuis des années, a donc obtenu gain de cause, même si les autorités centrafricaines demeurent soumises, avant tout achat d’armement, à une obligation de notification au Conseil de sécurité. « Le plus important a été obtenu », se réjouit la ministre centrafricaine des Affaires étrangères Sylvie Baïpo Temon, contactée par Jeune Afrique. « L’ancienne forme de l’embargo faisait que notre armée était moins bien équipée que les groupes rebelles », rappelle-t-elle également.

Dix jours de négociations

Selon nos informations, l’affaire était pourtant initialement mal embarquée pour Bangui. Dans la première version de la résolution, communiquée à la diplomatie centrafricaine dès le 20 juillet, la France – leader dans ce dossier au sein du Conseil de sécurité – avait en effet proposé de renouveler l’embargo, sans modification et sans exception pour les forces armées centrafricaines.

Paris comptait ainsi maintenir la pression sur le président Faustin-Archange Touadéra pour qu’il accélère la réforme de son système sécuritaire, mais aussi pour qu’il mette un frein à la relation préférentielle qu’il entretient toujours avec la Russie et ses supplétifs privés du groupe Wagner. La diplomatie française pouvait compter sur l’appui des Américains, des Britanniques ou encore des Irlandais et des Norvégiens.

S’est alors ouvert un intense jeu diplomatique pour convaincre les États indécis du Conseil de sécurité et parvenir à arracher un compromis. Entre le 20 et le 27 juillet, Sylvie Baïpo Temon s’est ainsi entretenue avec plusieurs de ses homologues, notamment l’Indien Subrahmanyam Jaishankar et l’Émirati Abdallah ben Zayed Al Nahyane. Étaient également visés le Brésil et le Mexique, ainsi que les trois actuels membres africains du Conseil de sécurité que sont le Ghana, le Kenya et le Gabon – dont les représentants se sont entretenus en visioconférence avec la diplomate centrafricaine.

Front africain à New York

Selon nos sources, le sujet de l’allègement de l’embargo onusien a également été abordé lors du dernier sommet de la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC), le 25 juillet à Kinshasa, où Faustin-Archange Touadéra était présent. Il l’avait également été les 14 et 15 juillet à Lusaka, en Zambie, lors d’une réunion du Conseil exécutif de l’Union africaine. La CEEAC et l’UA se sont toutes deux rangées aux arguments de la Centrafrique et ont demandé aux diplomaties ghanéenne, gabonaise et kényane de soutenir les efforts de Bangui à New York.

Les démarches ont visiblement porté leurs fruits puisque, si l’embargo a officiellement été prolongé d’un an, il ne touche désormais plus les forces armées centrafricaines. Prévu le 27 juillet, le vote concernant la résolution a été reporté au 28 puis au 29, en raison des débats en cours au sein du Conseil de sécurité. Le jour du vote, des représentants rwandais, équato-guinéens ou encore camerounais étaient présents dans la salle du conseil afin d’appuyer les arguments centrafricains et d’illustrer l’unité africaine sur ce dossier.

Les autorités centrafricaines sont donc désormais libres d’équiper leur armée, dans la limite de leurs moyens financiers et d’une déclaration préalable auprès des Nations unies. Selon nos sources, les besoins identifiés par les ministères de la Défense, de la Sécurité publique et des Finances – qui gèrent les douanes – comprennent en priorité du matériel de déminage, des mortiers de calibre supérieur ou encore des drones de reconnaissance.

 

 

Regain de violences, embargo sur les armes, nouvelle Constitution... le point sur la situation en Centrafrique

30 JUIL 2022 Mise à jour 30.07.2022 à 19:36 par Alicia Mihami AFP

 

Le Conseil de sécurité de l'ONU  vient de prolonger de 12 mois l'embargo sur les armes visant la Centrafrique, avec une dérogation majeure : ces mesures ne s’appliquent pas aux forces armées régulières. Cet assouplissement attendu de longue date par les autorités centrafricaines, doit aider les autorités à repousser les milices armées, qui continuent de déstabiliser le pays depuis la réélection du président Touadéra, en décembre 2020. Le point sur la situation en Centrafrique aujourd’hui.

C’est une victoire pour le gouvernement de Faustin-Archange Touadéra. Les forces armées de Centrafrique (FACA) ne sont plus concernées par l’embargo sur les armes. Cet embargo était en place depuis 2013 au lendemain de la chute du président François Bozizé et du déclenchement d'une guerre civile.  Les membres du Conseil s’inquiètent toutefois de la situation sur placeCelle-ci "continue de constituer une menace pour la paix internationale et la sécurité régionale".

Les combats se poursuivent partout dans le pays, entre les FACA et les milices armées, dont la Coalition des Patriotes pour le changement. Début juillet, Yao Agbetse, l'expert indépendant de l'ONU sur les droits de l'homme en Centrafrique, s’inquiétait sur RFI de la résurgence des attaques de groupes armés, menant à une augmentation des violations des droits humains. La Minusca, la mission de l’ONU en Centrafrique, rapporte 436 “incidents” entre janvier et juin 2022 qui auraient fait plus de 1300 morts. Valentine Rugwabiza, la cheffe de la Minusca, déplorait en juin dernier “la persistance de violations du cessez-le-feu par toutes les parties qui poursuivent leurs opérations et actes de belligérances qui exposent les populations civiles à la violence”. 

Les violences à l’encontre de la population restent un point d'inquiétude majeur pour l'ONU. Celle-ci ne sont pas seulement le fait des groupes armés. L'ONU a accusé les forces armées centrafricaines d'avoir entraîné et armé les miliciens responsablles de l'attaque du village de Boyo en décembre 2021. Au moins 20 personnes avaient été tuées et des centaines de maisons incendiées, forçant plus d’un millier de villageois à fuir la violence. 

Montée en puissance du groupe Wagner  

Ces exactions se multiplient, portées par l’emprise grandissante du groupe paramilitaire russe Wagner dans le pays. Les mercenaires russes sont au cœur de la stratégie militaire centrafricaine et bénéficient de la faveur du président Touadéra, dont ils assurent notamment la protection rapprochée. C’est en partie grâce à eux que les groupes armés ont été repoussés d'une majorité des deux tiers du territoire qu'ils occupaient encore en 2020 : de quoi obtenir le soutien d’une partie de la population, dans un contexte de dégradation des relations entre la Centrafrique et ses partenaires occidentaux.   

Mais le soutien des FACA par les mercenaires russes a un prix. L’ONG Human Rights Watch (HRW), l’ONU ou encore l’Union européenne accusent le groupe Wagner de commettre des crimes de guerre. "Des preuves convaincantes montrent que des forces identifiées comme russes soutenant le gouvernement centrafricain ont commis de graves abus à l’encontre de civils en totale impunité", résume Ida Sawyer, directrice de la division Crises et conflits à HRW, en conclusion d'un rapport de 13 pages basé sur les témoignages de dizaines de victimes, proches et témoins et publié en mai dernier. 

La communauté internationale dénonce également l’indulgence du président Touadéra, qui  laisserait les mercenaires agir en toute impunité et piller les ressources du pays, riche en mine d’or et de diamants, en échange de leur soutien militaire. Des accusations qui n’ont que peu de portée dans le pays, où Wagner est également soupçonné de mener des opérations de désinformation, notamment en finançant des associations anti-françaises.

La situation reste instable

L’assouplissement de l’embargo sur les armes, proposé par la France, est un signal positif envoyé par le Conseil de sécurité. Mais il ne suffira sans doute pas à contrebalancer la montée du sentiment anti-occidental dans le pays, ni à faire oublier que l’UE, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, principaux partenaires financiers de la Centrafrique, ont gelé le versement de leur aide budgétaire - soit environ 5% du PIB du pays. 

Une décision motivée par le manque de transparence de la Centrafrique notamment concernant les dépenses dans le secteur de la sécurité, mais qui pourrait avoir des conséquences désastreuses sur la population, qui subit déjà l’une des plus graves crises humanitaires au monde : sur les cinq millions d’habitants que compte le pays, plus d’1,2 millions sont déplacés, et plus de 3 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire selon l’ONU

Malgré des progrès, comme l’abolition de la peine de mort le 1er juin dernier, et la tenue d’un “dialogue de réconciliation nationale” voulu par le président en mars, la situation en Centrafrique reste volatile. Et le projet de nouvelle Constitution, qui ouvrirait la voie à un troisième mandat pour Faustin-Archange Touadéra, risque de raviver les braises d’un conflit jamais vraiment éteint depuis 2013. 

Alicia Mihami AFP

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