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Guinée : de la concorde nationale à l’épreuve de force

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https://afrique.latribune.fr/  Par Marie-France Réveillard  |  12/09/2022, 15:00 

Depuis son arrivée au pouvoir le 5 septembre 2021, Mamady Doumbouya s'est engagé dans une opération « mains propres » qui agite la classe politique. La période de grâce est révolue et les manifestations sévèrement réprimées rappellent aux Guinéens, des lendemains qui déchantent. Un an après le putsch, quelle situation prévaut en Guinée ?

Le 5 septembre 2021, les réseaux sociaux révélaient les images d'Alpha Condé dépenaillé sur un sofa, en arrière-plan de militaires armés qui prenaient la pose. Peu après, Mamady Doumbouya, le nouvel homme fort de la Guinée, confirmait à la télévision nationale, le coup d'Etat qui sonna le glas du 3e mandat controversé de l'ancien président guinéen. Affirmant que la justice serait « sa boussole », Mamady Doumbouya fit naître l'espoir au sein de la population guinéenne, tout comme Dadis Camara en son temps. Il s'appuie lui aussi sur la télévision nationale pour faire passer ses communications officielles (pour promouvoir ou congédier en direct les hauts fonctionnaires de l'Etat par exemple).

Engagé dans une lutte anti-corruption, il crée la cour spéciale de répression des infractions économiques et financières (Crief), en décembre 2021. En avril, plusieurs anciens caciques du pouvoir, dont Ibrahima Kassory Fofana, l'ex-Premier ministre d'Alpha Condé, sont inculpés pour détournement présumé de fonds publics et emprisonnés.

En mars, la junte cherchant à récupérer les terrains considérés comme étant propriété de l'Etat, fit détruire la maison du principal opposant Cellou Dalein Diallo (UFDG) et réquisitionna celle de Sidya Touré (UFR). « Un jour, j'ai reçu une lettre me demandant de libérer les lieux dans un délai de 2 semaines. J'ai saisi la justice qui s'est dite incompétente. Finalement, la maison a été détruite et une école a été construite à sa place. Pourtant, j'ai le titre foncier et toutes les preuves qui justifient le prix du terrain, depuis plus de 20 ans (...). D'ailleurs, normalement cette affaire tombe sous le coup de la prescription, mais je ne veux pas être blanchi par la prescription, car je n'ai rien fait », affirme Cellou Dalein Diallo à La Tribune Afrique.

Une économie qui résiste aux incertitudes

En interne, l'instabilité politique impacte le climat des affaires (le 20 août, le Premier ministre était démis de ses fonctions alors qu'il suivait des soins en Italie). Au niveau régional, les 36 mois de transition annoncés en mai, ont a fait réagir la Cédéao et l'Union africaine (UA) qui menacent la Guinée de sanctions (le pays est sorti des instances de ces organisations). De son côté, après avoir condamné le coup d'Etat, Paris a finalement repris sa coopération militaire avec Conakry.

Réforme constitutionnelle, assainissement des finances publiques, lutte contre la corruption, recensement de la population, réforme du code minier ou rénovation urbaine, Mamady Doumbouya est sur tous les fronts et les urgences sont nombreuses. Avec environ 14,3 millions d'habitants et un PIB de 17,6 milliards de dollars en 2021 selon le FMI, la junte doit proposer des perspectives aux 44% de Guinéens qui vivent sous le seuil national de pauvreté, d'autant que l'inflation bat son plein (supérieure à 12% en 2021).

Néanmoins, malgré les impacts de la pandémie de Covid-19, le « château d'eau de l'Afrique » a réussi à maintenir un niveau de croissance de 6,4% en 2020. En 2021, la croissance a ralenti à 4,2 %, mais une accélération à 6,3 % est attendue d'ici 2023, selon les informations du Trésor. Les investisseurs de tous horizons, attirés par la réforme du code minier et par le potentiel guinéen (premières réserves mondiales de bauxite, 3 milliards de tonnes de réserves de fer, 700 tonnes d'or et d'importantes réserves de diamants), se pressent au portillon du CNRD.

Cette croissance n'est pas pour autant synonyme de développement, car le secteur minier qui représente l'essentiel des exportations et des recettes associées ne s'accompagne pas nécessairement de création d'emplois. Du reste, d'aucuns s'interrogent sur le mandat de la junte : lui permet-il d'engager des réformes structurelles ou le limite-t-elle à la mise en place des conditions d'organisation des prochaines élections ?

La popularité du colonel est en perte de vitesse

La période de grâce du Colonel Doumbouya est révolue. Soutenu par une majorité de Guinéens à son arrivée au pouvoir, le colonel ne fait plus l'unanimité alors même que plusieurs dossiers brûlants sont sur la table, dont celui du 28 septembre 2009 (les massacres du stade de Conakry abritant une manifestation de l'opposition contre la candidature à la présidentielle de Dadis Camara, avaient fait au moins 157 morts). Le procès devrait « normalement » commencer le 26 septembre, soit plus de 12 ans après les faits, selon une récente déclaration d'Alphonse Charles Wright, le ministre guinéen de la Justice à RFI.

Le sondage Perceptions des Guinéens de la Transition, de l'association guinéenne de
sciences politiques (AGSP) révélait qu'en septembre 2021 (soit une semaine après le putsch), une majorité nette de Guinéens (63,65%) considérait que le coup d'Etat était « venu au bon moment ». Le sondage publié en juin par l'AGSP montra en revanche que 53 % des sondés jugeaient le combat de l'opposition représentée par le Front national pour la défense de la Constitution ou « FNDC » (pour définir notamment le contenu de la transition dans le cadre d'un dialogue inclusif) « noble et justifié ».

En six mois, la lenteur des actes posés pour organiser les élections, les arrestations jugées hâtives et l'interdiction de manifester (depuis le 13 mai) jusqu'aux périodes de campagne électorale, sous prétexte de « compromettre la quiétude sociale et l'exécution correcte des activités contenues dans le chronogramme », ont passablement terni l'image du colonel Doumbouya.

Pour l'analyste politique guinéen Kabinet Fofana, « il y a aujourd'hui en Guinée, une sorte de répression psychologique qui pèse sur les acteurs politiques et sociaux ».

Des leaders politiques emprisonnés ou exilés

« Un coup d'Etat constitutionnel suivi d'un hold-up électoral, conduits par Alpha Condé, avaient précédé le putsch du 5 septembre. Des centaines de militants étaient emprisonnés. Aussi, quand la junte a déclaré qu'elle voulait rendre le pouvoir au peuple, je ne pouvais qu'approuver », explique rétrospectivement Cellou Dalein Diallo.

Pour le leader de l'UFDG qui vit à l'étranger depuis la destruction de son domicile à Conakry, l'euphorie des premiers jours a vite tourné court. « Le départ d'Alpha Condé a été salué comme un évènement majeur. La promesse du colonel d'organiser des élections rapidement, sans que les membres de la junte n'y prennent part, rassurait les Guinéens. Ensuite, nous avons constaté que la junte gérait la transition de façon autoritaire et unilatérale et qu'elle voulait rester aussi longtemps que possible au pouvoir. A ce jour, nous ignorons encore la composition du CNRD malgré nos demandes (...) In fine, les partisans d'une transition courte ont été considérés comme des adversaires voire des ennemis de la junte », poursuit-il.

Accusé de corruption dans le dossier Air Guinée, le chef de file de l'UFDG confirme son intention de rentrer en Guinée le moment venu, en « prenant son temps ». « On m'attribue la privatisation de la compagnie il y a vingt ans, alors que tous les Guinéens savent que je n'ai joué absolument aucun rôle dans cette affaire », affirme-t-il.

Des manifestations violemment réprimées

Interdiction de manifester et dissolution du FNDC, le colonel qui cherchait à fédérer les Guinéens autour d'un renouveau démocratique, durcit le ton depuis le printemps. « C'est l'intensification des contestations de rue qui ont conduit les autorités à museler les actions de contestation. Il fallait les interdire pour éviter leur montée en puissance (...) Mamady Doumbouya qui avait promis d'en finir avec les pratiques du passé, est lui aussi, en train de restreindre les libertés de réunion, de manifestation et d'emprisonner les lieutenants de l'opposition », analyse Kabinet Fofana.

Il y a quelques jours, Conakry fêtait la première année au pouvoir de Mamady Doumbouya. Conakry était déclarée « ville morte ». « Le 5 septembre, des échauffourées ont éclaté tout au long de la route Le Prince. Au total, les manifestations dans leur ensemble, auraient fait plus d'une dizaine de morts », précise-t-il.

Selon le colonel Mory Kaba, directeur adjoint de la communication du ministère de la Sécurité, la manifestation du 5 septembre 2022 a enregistré dix blessés du côté des forces de l'ordre, dont quatre grièvement. Une escalade de la violence est-elle à craindre en Guinée ? Un scénario de « type Dadis Camara » est-il possible ?

« Fin 2008 Moussa Dadis est arrivé au pouvoir. Nous sommes restés dans l'expectative pendant une année, dans un contexte d'exacerbation de la crise politique, sans qu'aucune initiative pour un retour à l'ordre constitutionnel ne soit prise. Aujourd'hui, nous sommes de nouveau dans ce schéma. Les dynamiques sont-elles les mêmes ? Difficile à dire » pour Kabinet Fofana qui rappelle néanmoins que « dans l'imaginaire collectif guinéen, l'épisode de Dadis Camara reste frais même si le colonel Doumbouya a continué jusqu'en avril, a bénéficié d'une certaine popularité au sein des classes populaires ».

 

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