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Vague de livraisons de TB2 en Afrique

Lu pour vous

 

https://air-cosmos.com/ 14/09/2022 19:00 | Olivier Fourt

Fin août, la force Barkhane quittait la PFOD de Gao dans le Nord du Mali, réorganisant le dispositif militaire français vers le Niger, et plus largement dans les pays côtiers d’Afrique de l’ouest. Parallèlement, dans les mois précédant le retrait français du Mali, les prises de commandes de matériel de défense turc se sont multipliées dans certains pays de la bande Sahélo-Saharienne avec de nouvelles livraisons ces dernières semaines. Faut-il y voir un lien de cause à effet ? En tout cas, une volonté de s’autonomiser. État des lieux et analyse avec notre correspondant.

En attendant l’« Hurkus ».

Ces dernières semaines, plusieurs vols de gros porteurs, entre la Turquie et le Sahel ont été suivis sur les réseaux sociaux. Les cargos partaient de Tekirdag près d’Istanbul pour rejoindre notamment Niamey au Niger. Terkidag est le « point de sortie » des drones TB2 des usines Baykar, alors que la capitale nigérienne accueille la base aérienne 101 de l’armée de l’air nigérienne. Le Niger a annoncé son intention de se doter de 6 drone-armés TB2 et des moyens au sol nécessaires. Au total pas moins de huit pays africains ont d’ores et déjà choisi le TB2. Fin mai 2022, toujours au Niger, deux vols similaires correspondant à des livraisons, avaient été relevés notamment par la presse africaine.

Quelques semaines plus tôt, le président nigérien, Mohamed Bazoum, s’était personnellement rendu en Turquie pour visiter plusieurs firmes d'armement. « De la base de Niamey, les TB2 peuvent intervenir dans la région troublée du Tillabéry » assure une source militaire dans la région. Pour leur part, rappelons que la France et les Etats-Unis maintiennent des moyens ISR dans ce pays situé au cœur de la BSS, dont cinq drones MQ-9 Reaper de l’Armée de l’Air et de l’Espace. Un NOTAM permanent, prévient les équipages civils d’une forte activité drone dans la zone. Au-delà des drones, l’accord passé en 2021 entre le Niger et la Turquie porte aussi sur la fourniture de véhicules blindés capables de résister aux bombes artisanales (MRAP) ainsi que des avions d’entrainement et d’appuis au sol « Hurkus-C ».

Dès 2021, Temel Kotil, le directeur général de Turkish Aircraft Industry (TAI) avait indiqué qu’un premier contrat pour l’achat de 12 appareils à Turboprop « Hurkus » était en négociation. Le Niger pourrait donc devenir le premier client export de cette machine. Cet avion école/appui a été développé en deux versions, à la suite d’un accord avec le sud-coréen KAI qui produit pour sa part le « Woongbi », en service au Sénégal depuis 2020. Le « Hurkus » est très proche du KT-1/KA-1 sud coréen dont il récupère une partie des éléments. Il peut emporter 1500 kg de charges externes. On estime qu’avec cet appareil, TAI s’attaque au marché des avions d’armes dont les prix sont compris entre 20 à 40 millions de dollars pièce. En Afrique, le constructeur national turc « chasse » sur les terres de l’Embraer/SNC EMB 314/A29 « Super Tucano » engagés au combat à plusieurs reprises par le Mali, la Mauritanie, le Burkina Faso, et le Nigéria.

Après le Niger, le Tchad et le Nigéria ?

 Le Hurkus pourrait également intéresser un voisin sahélien du Niger. En août 2022, la direction de TAI annonçait sur CNN Turk l’exportation cette fois-ci vers le Tchad, d’un nombre non précisé d’appareils de ce type. Dans sa version armée, il peut constituer une alternative moins coûteuse aux vieux « Sukhoi-25 » utilisés pour le compte de l’armée tchadienne. Le « Hurkus » a l’avantage d’être moins gourmand en carburant et peut emporter de l’armement de précision comme les missiles UMTAS ou les roquettes « Cirit ». Ces armes guidées ont été développées par le constructeur national « Roketsan ». Leur taille réduite permet de limiter les effets collatéraux.

L’industrie de défense turque a par ailleurs fait parler d’elle cet été, cette fois au Nigéria. Riche état pétrolier anglophone d’Afrique de l’Ouest en proie à une insurrection islamiste. Le site spécialisé Janes.com a conclu après analyse de plusieurs vidéos, à l’adaptation d’un Pod de désignation turc « Aselpod » sur les chasseurs d’origine sino-pakistanaise JF-17 dont a été dotée récemment la Nigerian Air Force. On ne sait pas à ce stade si la configuration a été retenue par la NAF de manière opérationnelle, ou s’il s’agissait uniquement d’un nouvel essai d’intégration. A l’origine, le JF-17 a été certifié avec le Pod chinois WMD-7. « Avec la commercialisation des roquettes guidées par laser, on assiste à une certaine ‘démocratisation’ des armes de précision. Ceci étant, il ne faut pas regarder uniquement le coût de la munition. L’emploi d’AGL implique l’achat d’illuminateurs et un savoir-faire pas toujours disponible en Afrique » explique à Air et Cosmos une source industrielle.

Reste qu’Abuja et Ankara ne cachent pas leurs ambitions. Fin juillet 2022, le commandant de l’armée de l’air Turque (TurAF), le Général Hasan Kucukakyuz a passé près d’une semaine au Nigéria pour rencontrer les principaux responsables de l’État-major de l’armée de l’air du Nigéria. (NAF). A l’issue de cette visite, les autorités militaires des deux pays ont appelé à un renforcement de leur coopération, le Nigéria saluant « l’expérience turque dans le domaine de la lutte anti-terroriste (…) et la qualité de son industrie de défense ».

Point intéressant : Il a été question d’un renforcement des échanges sur la question de l’utilisation des drones (UAS) alors que le Nigéria est déjà engagé sur le sujet avec la Chine… Autre secteur ou l’industrie turque est particulièrement offensive dans le pays : celui des hélicoptères de combat. Ainsi, TAI a annoncé début Septembre 2022 la livraison prochaine de six T129 « Attack » au Nigéria. Il s’agit là d’une évolution « made in Turkey » de l’Agusta Westland AW-129 « Mangusta » italien. L’annonce intervient alors que l’administration Biden a donné son feu vert à un « deal » autour de douze hélicoptères AH1-Z « Viper ». Toutefois, les parlementaires américains restent partagés sur la question des ventes d’armes au Nigéria.

TB2 en mission au Togo et prochainement au Burkina Faso.

En 2022, le Togo a commencé à opérer des drones turcs TB2. Lomé souhaite en acquérir six. Au moins un appareil a été engagé en mai dernier depuis la base de Niamtougou (BCN) pour contrer des raids djihadistes dans la région des Savanes dans le Nord du pays à la frontière avec le Burkina-Faso qui lui aussi, est en train de se doter d’une poignée de TB2. Ouagadougou disposerait déjà de deux machines. L’utilisation de petites munitions MAM-L a par ailleurs été rapportée au Togo. Sur le papier, ces engins non propulsés, de seulement 22 kilos auraient une portée dépassant 10 km. De ce qui ressort des premiers engagements, la tendance au Sahel et en Afrique de l’Ouest est de baser les TB2 à proximité des zones d’intérêt, pour limiter les temps de transit et maximiser le temps d’observation. Cela permet de gagner en réactivité, car l’appareil est lent (200 km/h) et n’opère, à ce stade, qu’en LOS (Line Of Sight) donc avec une portée radio limitée de l’ordre de 150 km en l’absence de masque sur le terrain. Logiquement, on se situe donc dans un emploi tactique où le drone est le plus souvent utilisé en « réaction », mais beaucoup plus rarement dans des missions antiterroristes planifiées :

« Dans l’utilisation des drones, ce qui manquera aux pays de la zone, c’est surement une meilleure structuration de toute la chaîne du renseignement –recueil, analyse, exploitation- Il faudra mettre l’accent sur les préparations de missions, et disposer d’Ops Orders sérieux, sans quoi les dégâts collatéraux seront malheureusement récurrents » fait remarquer une source occidentale dans la région. Cela dit, l’autonomie annoncée de 24 heures du TB2 permet enfin d’envisager de nombreux scénarios, y compris -à terme- des patrouilles armées sur des zones frontalières mettant en œuvre plusieurs appareils simultanément. Ainsi le Burkina Faso pourrait faire décoller ses TB2 depuis la base de Bobo-Dioulasso, (où des hangars métallo-textiles ont été assemblés récemment), pour opérer dans le Sud-Ouest vers les frontières du Mali, de la Côte d’ivoire ou du Ghana, qui redoutent des infiltrations djihadistes.

Mais en principe, pour atteindre la région du « Soum » dans la « zone des trois frontières » (Z3F), où persistent les violences, les appareils devraient être basés au Nord de la capitale Ouagadougou, compte tenu de leur liaison LOS limitée. Il convient de souligner que là ou « Barkhane » ou le Pentagone destinent leurs drones MALE (Medium Altitude Long Endurance) à un usage quasi continental, avec leurs TB2 les forces africaines doivent se contenter d’un emploi plus « localisé ». L’Etat Major français (EMA) rappelle que la BSS est une zone d’environ 3,5 millions de km² alors que la zone des trois frontières où se concentrent les attaques entre le Mali, le Niger, et le Burkina-Faso n’a qu’une superficie de 370 000 km².

Marchés à risques.

Certains observateurs font valoir que l’usage du drone armé au Sahel et en Afrique de l’Ouest pourrait bien changer la vision que les décideurs de ces pays portent sur l’arme aérienne. Selon les sources disponibles, un TB2 coûte entre 1 et 5 millions de dollars, soit à peu près le prix d’un véhicule blindé occidental moderne. Le TB2 est plus économique qu’un avion d’attaque turbopropulsé, et il est « sacrifiable » dans des missions à hauts risques, comme l’a prouvé son usage en Libye au mains des forces du Gouvernement d’Union Nationale libyen (GUN) (lire à ce propos).

Rappelons que la question des pertes humaines dans les pays de la BSS est devenue d’une extrême sensibilité politique dans des Etats où l’opinion est usée par près de 10 ans de guerre civile. Enfin, concernant la gestion des ressources humaines relative aux armées de l’air de la région, la généralisation du drone armé pourrait alléger la facture de la formation des pilotes dont le cursus passe par des heures de vols, dans des écoles régionales ou à l’étranger. Toutefois, « piloter un drone nécessite un socle de connaissances aéronautiques, en aérologie, en météo, en mécanique de vol, en navigation... On n’installe pas n’importe qui dans une station sol (GCS) pour prendre les commandes d’un drone, même d’un TB2 » font remarquer les experts.

Début juillet, l’armée togolaise, (confrontée beaucoup plus récemment à l’extrémisme violent), a fait preuve de beaucoup de transparence, en reconnaissant publiquement une erreur d’appréciation ayant conduit à la mort de 7 civils dans une zone au nord de Dapaong après une information faisant état d’infiltrations terroristes. «Un aéronef en patrouille nocturne a malencontreusement pris pour cible un groupe de personnes qu’il a confondu avec une colonne de djihadistes en mouvement » pouvait-on lire dans le communiqué des forces armées togolaises. Après recoupements, l’implication d’un TB2 dans ce dramatique épisode ne fait plus aucun doute. D’un point de vue éthique, en tant que fournisseur d’armement, le pouvoir turc semble peu regardant vis-à-vis des violations des droits humains comparé à ce qui se pratique en Europe, ou en Amérique du Nord, où les processus d’exportation sont très encadrés et les ONG particulièrement actives sur les questions des transferts d’armement.

Influence turque.

Toutefois, cela ne suffit pas à expliquer le succès commercial du TB2. D’abord, il faut bien reconnaitre que l’industrie turque propose un produit qui n’existe ni de près ni de loin dans les catalogues européens et à un tarif défiant toute concurrence. Par ailleurs, suivant une politique commerciale très offensive, elle n’attend pas que les pays concernés par la menace terroriste expriment leurs besoins en bonne et due forme, pour proposer ses produits clé en mains, incluant formation, assistance sur place ou dans des cas précis, (comme le Libye) accompagnement opérationnel des partenaires.

L’industrie turque suit un adage qui pourrait être : « Si une solution s’est révélée efficace pour votre voisin, elle le sera pour vous aussi ». Ceci explique en partie les commandes « par grappes » auxquelles on a assisté au Niger, au Togo, et certainement au Burkina Faso. « De fait, on assiste à une forme de standardisation du matériel, même si la coordination opérationnelle et l’échange de renseignement restent à améliorer » note un observateur français. Pour les clients africains, acheter « turc » représente aussi une manière de prendre ses distances avec les fournisseurs traditionnels, particulièrement la France, dont la présence militaire est régulièrement contestée sur le continent.

A ce niveau, l’argumentaire turque est bien rôdé : «Nous n’avons pas d’approche néocoloniale et impériale (…), nous voyons les africains comme des partenaires égaux » martelait encore début septembre le ministre turc des affaire étrangères, Mevlut Cavusoglu. La Turquie ne part pas de rien en Afrique. Elle dispose d’une solide assise sur le continent dans les secteurs de la construction, du transport aérien, de la gestion aéroportuaire, de la santé. Dans le secteur aéronautique, elle s’appuie sur un réseau de pays amis comme la Tunisie, en soutenant par exemple le salon aéronautique IADE. Ceci étant il ne faudrait pas passer sous silences les difficultés internes de la Turquie. La Livre turque a dévissé, rendant plus accessible les produits turcs à l’étranger, mais suscitant le mécontentant de la population qui l’impression que son argent ne vaut plus rien. Dans cette passe difficile, la Turquie de Recep Tayyib Erdogan est condamnée à remporter des succès commerciaux pour faire tourner ses usines. En peu de temps, elle a su s’imposer comme le premier producteur de technologie d’armement du monde musulman sunnite. Reste que pour un certain nombre de composants clés, TAI comme Baykar sont encore dépendants de leurs fournisseurs sur la « supply chain » mondiale. La motorisation du « Hurkus-C » destiné au bombardement est canadienne, puisque l’appareil est propulsé par une turbine PT6A-68T. Les boules optroniques du TB2 proviennent également d’Amérique du Nord, puisqu’elles sont produites par L3Harris. La BSS comme l’Éthiopie (où s’est également vendu le TB2) restent parmi les zones les plus troublées de la planète, et personne ne saurait dire comment vont évoluer ces conflits... Pour contourner un éventuel embargo, Baykar propose désormais de monter des boules nationales « Aselsan » CATS ou de l’optronique sud-africaine comme la caméra « Argos II» de Hensoldt, à la place des Wescam MX15.

De notre correspondant en Afrique de l’Ouest et BSS Olivier FOURT

 

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