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Relations diplomatiques Centrafrique-France : « Nous devons nous parler »

ENTRETIEN

 

Relations diplomatiques Centrafrique-France : « Nous devons nous parler »

 

Mediapart  Justine Brabant 15 septembre 2022 à 18h58

 

Alors que le sort de la dernière mission militaire française en RCA semble incertain, la ministre centrafricaine des affaires étrangères dresse l’état des relations – tendues – entre Paris et Bangui, sur fond de présence russe grandissante dans le pays, et appelle à reprendre un dialogue, selon elle, rompu.

Partira, partira pas ? Le sort de la mission logistique française à Bangui (MISLOG-B), dernier avatar de la présence militaire française en République centrafricaine, semble incertain. Une partie de la presse (la publication spécialisée Africa Intelligence, reprise notamment par Ouest-France) a annoncé le 25 août sa fermeture imminente. Mais ni l’Elysée, ni l’état-major des armées, ni le cabinet du ministère des Armées ne souhaitent s’exprimer sur le sujet – que ce soit pour confirmer ou démentir cette fermeture. Un symptôme de la drôle d’ambiance qui règle entre Paris et Bangui, faite de non-dits et de défiance, sur fond de présence russe grandissante en Centrafrique et d’un progressif retrait français.

Dans un entretien accordé à Mediapart, la ministre centrafricaine des affaires étrangères Sylvie BaïpoTemon regrette cette relation compliquée, invite les autorités françaises à « s’asseoir pour discuter » franchement des dossiers brûlants, et tente de répondre à certaines questions posées par la présence militaire russe dans son pays.

Plusieurs titres de presse ont annoncé à la fin août la fermeture de la mission logistique de Bangui. Les autorités françaises, de leur côté, refusent d’en parler. En savez-vous davantage ?

Sylvie Baïpo-Temon : Je n’ai aucune information hormis les articles de presse que vous citez. Certains interlocuteurs au niveau du ministère [centrafricain] de la sécurité m’ont dit avoir également eu vent de cette information, et attendre une annonce officielle dans ce sens. Tout le monde est dans l’attente d’une annonce officielle, qui n’a pour l’instant pas eu lieu. Je reste quand même perplexe car au niveau du ministère des affaires étrangères, nous recevons des requêtes qui ne correspondent pas à une fin d’activité ou de mission : des requêtes diplomatiques de survol avec atterrissage, des missions de renfort sécuritaires d’appui à la mission [MISLOG] ou à la représentation française en RCA... L’activité militaire française continue, jusqu’à ces derniers semaines encore, et cela ne ressemble pas à une fin de mission.

Quelle serait votre souhait concernant la présence militaire française dans votre pays : qu’elle reste ou qu’elle parte ?

Je souhaite surtout que l’on puisse s’asseoir ensemble et discuter. Pour connaître les besoins et les attentes de la République centrafricaine, et voir ce que la République française, dans le cadre d’une coopération bilatérale, pourrait faire ou ne pas faire. Des pays souverains doivent être capables de se retrouver face à face et se dire s’il y a des choses à revoir, des choses à améliorer, des choses à consolider. Que l’on puisse aussi se demander : « Est-ce que certaines décisions ont été prises sur le coup de l’émotion ? ». Les relations diplomatiques, c’est cela. Quels que soient les sujets, qui peuvent être des sujets déplaisants, des sujets fâcheux, la diplomatie est là pour ça : on s’asseoit, on en parle, on s’écoute, on essaie de se comprendre. Sinon on se répondra par médias interposés, on échangera les accusations sans possibilité d’y répondre… J’ai eu occasion d’avoir un long échange avec l’ambassadeur représentant la République française [à Bangui] en mai ou juin. Lors de cet échange, je lui réitéré ce que je dis depuis un certain temps : nous sommes bien conscients que dans le cadre de la relation actuelle, il y a une certaine tension. Il faut nous asseoir autour de la table et échanger dossier par dossier, pour lever les malentendus.

 Quels malentendus ?

Je considère que les rapports sur la situation en RCA qui sont adressés aux autorités françaises depuis Bangui sont très partisans et se basent sur des informations qui sont parfois fausses.

 Vous accusez l’ambassade de France à Bangui de ne pas rapporter de manière exacte ce qui se passe à leur tutelle à Paris ?

 Oui. Il y a une détérioration à ce niveau depuis l’arrivée de la nouvelle équipe [en septembre 2020 – ndlr].

 Pouvez-vous en fournir des exemples concrets ?

 J’ai organisé une réunion [en mars 2021 – ndlr] concernant les procédures de délivrance des autorisations de survol du territoire centrafricain. Nous étions dans une situation sécuritaire compliquée, et il avait été décidé de suspendre les autorisations permanentes de survol (qui auparavant étaient établies pour un an), pour un examen au cas par cas. J’ai dit à l’ensemble du corps diplomatique que, désormais, pour toute demande d’autorisation de survol du territoire centrafricain, il fallait remplir un formulaire – un formulaire tout à fait classique, calqué soit dit en passant sur le formulaire utilisé par la France – afin de se conformer à la réglementation internationale de l’aviation civile. Suite à cette réunion publique, toute une désinformation a eu cours. On a affirmé que j’avais interdit le survol du territoire centrafricain, empêchant des ONG de travailler… C’est faux. Je demande simplement de faciliter notre travail. J’essaie de bâtir des règles et un État de droit.

 « Je ne suis pas antifrançaise. Je travaille, c’est tout. »

 J’ai également fait des mises au point sur les documents nécessaires à la délivrance de visas. Nous avons besoin de savoir qui entre sur notre territoire. Or, parfois, les choses ne sont pas faites de manière très carrée par les ambassades. Cela a été perçu comme une autre mesure « antifrançaise ». Je ne suis pas antifrançaise. Je travaille, c’est tout. Dernier exemple : les logements attribués aux coopérants français en Centrafrique. On a dit que j’avais engagé un « bras de fer » avec la France sur le sujet. Ce n’est pas un bras de fer ! La France a annoncé la suspension de la coopération militaire avec la RCA en juin 2021. Dans les textes qui régissaient cette coopération, il y avait une convention par laquelle la RCA met à disposition, à titre gracieux, des logements aux coopérants militaires français. Après avoir tenté d’en parler à plusieurs reprises avec l’ambassade, sans obtenir de réponse, j’ai fini par demander à récupérer les clés de ces logements. Mais, encore une fois, c’est tout autre chose qui est rapporté, et on m’accuse d’être « antifrançaise ».

 L’êtes-vous ?

Non : je suis simplement ministre de la RCA, je n’ai pas à être « pro » ou « anti ». Je tiens la même attitude avec tout le monde. Ma seule volonté est d’ouvrir la RCA au monde. Nous avons d’énormes défis, et un seul partenaire ne pourra pas tout faire. Nous avons besoin de toutes les bonnes volontés pour nous aider dans notre quête de paix et de développement.

Comment qualifieriez-vous la relation centrafricano-française aujourd’hui ?

Lors de sa nomination, j’ai adressé une lettre de félicitations à la nouvelle ministre française des affaires étrangères, où je lui ai dit que je restais à disposition pour œuvrer à une relation bilatérale constructive et respectueuse. C’est à cela qu’on devrait tendre. Aujourd’hui, tout est fait sur la base d’interprétations, il n’y a plus de communication de manière officielle. Quand vous parlez au représentant français à Bangui aujourd’hui, il ne vous parle que de ce qu’il lit sur les réseaux sociaux. Il n’y a plus d’écoute.

À l’inverse, l’exécutif centrafricain entretient une relation soutenue avec Moscou. Qu’est-ce que ce partenariat apporte à votre pays, et qu’en attendez-vous ?

Il faut rappeler son contexte : nous étions dans une situation militaire catastrophique, l’opération Sangaris, par laquelle la France était venue soutenir la RCA (de 2013 à 2016), s’était désengagée assez hâtivement. Notre armée n’avait pas d’armes en raison des embargos – certains de nos soldats étaient formés sur des armes en bois ! Nous avons contacté la Fédération de Russie afin qu’elle lève le veto qu’elle mettait au Conseil de sécurité à ces livraisons d’armes, et c’est dans ce contexte que le partenariat a débuté. La Russie a accepté de nous livrer des armes récentes, ce qui supposait des instructeurs pour former à leur maniement. Puis la situation s’est de nouveau dégradée avec la reformation de la CPC [principale coalition rebelle, qui menaçait de descendre sur Bangui – ndlr]. Nous avons appelé au secours, y compris l’Union européenne, à qui nous avons adressé de nombreux courriers. Deux pays nous ont répondu : le Rwanda et la Russie. C’était une question de survie pour nous.

« Il y a des mercenaires de tous les pays qui se retrouvent ici, et il y a eu des exactions commises par tout le monde. »

Est-ce qu’en contrepartie de cette aide militaire, la République centrafricaine a bradé une partie de ses ressources naturelles à des entreprises liées à la Russie, et plus précisément au groupe Wagner - comme le suggère une enquête que nous avons récemment publiée sur la société Bois Rouge ?

Beaucoup d’enquêtes et de rapports sortent. Mais il faut nous amener des preuves.

En l’occurrence, notre enquête produit toutes les preuves...

Je vous avoue que je n’ai pas lu votre enquête. Je vais la lire et vérifier auprès du ministère concerné. Je ne dis pas que tout est blanc, mais il y a régulièrement des choses qui sont exagérées, et elles visent souvent un partenaire en particulier : la Russie. Ce ne seraient que des méchants qui exploitent et qui pillent. Les violations des droits humains en RCA datent, hélas, de décennies, et on n’a jamais rien dit. Tous les pays venus en Centrafrique ont commis des abus, République française comprise. Il y aurait des « bons » violeurs des droits humains et des « mauvais » - ceux commis par des amis, dont on ne parle pas, et les autres, contre qui on s’unit ?

Et Mediapart a d’ailleurs documenté certains de ces abus… Mais dans le cas des mercenaires de Wagner, il semblerait que les exactions soient avérées, et paraissent plus systématiques que chez d’autres contingents engagés en RCA. Souscrivez-vous à ce diagnostic ?

Oui, il y a des abus, je les dénonce aussi. Je suis qualifiée d’antifrançaise par la représentation française ici, et je ne suis pas non plus appréciée de la représentation russe parce que lorsque j’ai des choses à dire, je les dis. Il y a des exactions, il y a des violations. La commission d’enquête judiciaire mise en place à la demande du président Touadéra suite à un rapport des Nations unies sur des violations des droits humains le dit : il y a bien des violations des [droits humains] commises par des acteurs, même des Russes, même des FACA [armée régulière centrafricaine – ndlr]. On ne dit pas que tout est rose. Mais il faut être honnête. Il y a des mercenaires de tous les pays qui se retrouvent ici, et il y a eu des exactions commises par tout le monde. Suite à cette commission d’enquête, il y a eu des points faits avec les Russes. Comme dans toute armée, il y a des racistes, autant chez les Russes que dans tous les autres pays. Il y en a que nous avons fait partir, lorsque les faits reprochés étaient avérés. Mais je ne veux pas qu’on cible [les Russes] juste par politique. Tous ceux qui sont venus ici ont commis des violations, les Français, la Minusca [mission des Nations unies – ndlr], les Russes... Vous savez, si nous avons fait ces choix [de coopération militaire avec la Russie – ndlr], qui ne plaisent pas aujourd’hui, c’est en raison du problème des groupes armés. Lorsque ces groupes armés ne seront plus là, nous serons en droit de dire : « Merci, vous pouvez partir. » Nous avons notre fierté, et nous avons une génération qui est capable de prendre en charge le pays. Oui, j’aimerais qu’il n’y ait plus de Rwandais ou de Russes, avoir des partenariats différents, pas seulement affronter des situations d’urgence où l’on profite de notre vulnérabilité.

Hormis la Russie ou le Rwanda, qui sont des partenaires militaires, avec quels pays souhaitez-vous développer des liens ? On vous a vue voyager récemment en Turquie, au Maroc, en Allemagne...

Nous voulons nous ouvrir. Nous avons besoin de partenaires forts économiquement comme l’Allemagne. La Turquie est également un partenaire stratégique important en termes de développement économique et même sécuritaire. La RCA ne peut pas se payer le luxe de ne pas être un de ses partenaires. Mais comme je le disais, un pays à lui seul ne suffira pas. Pourquoi pas un partenariat avec l’Inde, ou d’autres ? Eux aussi ont besoin de nous.

 

Justine Brabant

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