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La guerre invisible entre l’Occident et la Russie en Afrique

Lu pour vous

 

https://afrikipresse.fr/  par Christian Gambotti  3 octobre 2022

 

Cette Chronique n’a pas pour objet de dire à l’Afrique qu’elle doit choisir son camp dans la guerre invisible que se livrent l’Occident et la Russie sur le continent, depuis que l’Afrique est devenue pour Poutine une priorité dans sa politique étrangère. 

Pendant la « Guerre froide » qui va se dérouler entre 1960 et 1989, l’Afrique est sacrifiée aux enjeux stratégiques des puissances étrangères. Les jeunes États-nations africains, indépendants depuis les années 1960, sont sommés de choisir leur camp entre le monde libre piloté par les Etats-Unis et le bloc de l’Est dirigée par l’URSS. Le 30 juin 1960, Le Premier ministre de la République Démocratique du Congo (RDC), ex-colonie belge, Patrice Lumumba, fait appel à  l’Union soviétique. L’assassinat de Patrice Lumumba va accélérer le rejet de l’Occident dans certains pays et consolider le soutien des mouvements de libération par le monde communiste (URSS, Cuba, Chine). 

En Afrique de l’Ouest, l’URSS a soutenu la mise en place de la forme communiste du pouvoir et de l’économie. Mais, très vite, ces « républiques socialistes » africaines sont devenues des dictatures. Dix ans après, l’influence  de l’URSS avait cessé en Afrique de l’Ouest. Dans la décennie suivant, l’influence du monde communiste s’est déplacée en Afrique australe et dans la Corne de l’Afrique avec le déploiement de moyens militaires cubains, est-allemands et soviétiques. La disparition de l’URSS a mis fin à l’implantation de la Russie, sous la forme d’une idéologie communiste, en Afrique. 

Le bilan de la  « Guerre froide » est, pour l’Afrique, très négatif avec deux effets majeurs : le gel du développement politique et économique du continent et, à partir des années 1960, le retour, des tensions ethniques et la multiplication des coups d’État. Depuis 1960, année des indépendances, l’Afrique a enregistré au moins 200 coups d’État. Sénégal et Cap Vert exceptés, tous les États africains ont connu des renversements de pouvoir par la force. Le Mali et le Burkina Faso ont même connu un second coup d’État militaire dans le premier coup d’État. 

À la fin de la « Guerre froide », dans les années 1990, en proie à une instabilité politique chronique, l’Afrique est oubliée, marginalisée, livrée à elle-même. La puissance de son économie et les milliards qu’elle déverse sur les « nouvelles routes de la soie » ou prête aux États africains, vont permettre à la Chine de s’emparer de l’Afrique, qui n’est plus pour la Russie une priorité, alors que le continent africain, dans les années 2 000, décolle économiquement. Après une longue éclipse, la Russie va chercher à reprendre pied en Afrique. Poutine fait de la reconquête de l’Afrique une priorité de sa politique étrangère avec une évolution de sa stratégie, comme le montre la « guerre invisible » qu’il livre aujourd’hui à l’Occident en s’attaquant à la France.

Le retour de la Russie en Afrique

Lorsqu’elle reprend pied en Afrique, la Russie se contente de remplir son carnet de commandes militaires et renforcer ses partenariats sécuritaires. Puissance pauvre à l’économie fragile, la Russie est longtemps restée un « nain économique » en Afrique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, comme le montre la multiplication des accords bilatéraux. Octobre 2019 est une date-clef : Vladimir Poutine organise à Sotchi le premier sommet Russie-Afrique, où vont se rendre une quarantaine de chefs d’État africains. Ce sommet consacre le retour de Moscou sur le continent africain, un retour qui s’inscrit dans une stratégie nouvelle pour Poutine. Le maître du Kremlin ne se cache plus vouloir mener une guerre culturelle et civilisationnelle contre l’Occident. Autrefois périphérique, le continent africain devient pour Poutine un théâtre pertinent de la guerre qu’il livre à l’Occident. 

Cette guerre faisait partie d’un agenda caché que la guerre en Ukraine a révélé. Dans cette guerre, l’influence de la Russie en Afrique s’accroît et Poutine est considéré comme un acteur de premier plan par des Chefs d’État africains qui n’hésitent pas à le suivre (Érythrée, Centrafrique, Mali, Burkina Faso) ou qui refusent de choisir entre l’Occident et la Russie, comme le montrent les derniers votes des États africains à l’ONU qui se sont abstenus sur des sujets comme la guerre en Ukraine et l’annexion des territoires ukrainiens. À l’ONU, l’isolement diplomatique de la Russie est moins avéré que ce qu’il était escompté, alors qu’en Afrique, une partie des opinions publiques largement manipulées par la guerre invisible que livre la Russie à la France, soutient des manifestations anti-françaises.

La guerre invisible

En Afrique, la guerre invisible que mène la Russie contre la France passe par les réseaux sociaux et une bataille de l’image, afin de discréditer l’ancienne puissance coloniale. La stratégie propagandiste russe, parfaitement orchestrée, s’avère terriblement efficace auprès d’opinions publiques fragiles, facilement influençables. La chaîne de télévision russe Russia Today offre gratuitement des contenus aux télévisions africaines et le site Sputnik s’est spécialisé dans la désinformation. Russia Today et Sputnik sont financés par le Kremlin. 

Dans un article consacré à cette « guerre invisible », le journaliste de Jeune Afrique, Benjamin Roger écrit : « Chaque jour, la « galaxie Prigojine » (1) produit des dizaines de contenus éditoriaux pour alimenter [dans le champ de bataille africain] la propagande russe. » Les stratèges de la « galaxie Prigojine » financent localement des médias en Centrafrique et au Mali, paient directement des journalistes, des personnalités de la société civile, des élus et des activistes pour diffuser la propagande russe. Ces mêmes stratèges gèrent des dizaines de faux comptes Twitter ou Facebook prorusses. Selon l’article de Jeune Afrique, « le soft power russe s’exprime même à travers des vecteurs plus inhabituels comme le sponsoring du concours de Miss Centrafrique, en 2018, ou l’impression de manuels scolaires. » 

Cette guerre invisible menée par la Russie est terriblement efficace, elle a plus d’ampleur et d’impact que l’action du profil Twitter créé en août 2021 au nom de Gauthier Pasquet, présenté comme le « correspondant de RFMTV au Mali, en Guinée et au Burkina Faso » et qui diffuse des contenus destinés à contrecarrer l’influence de la propagande russe sur les réseaux sociaux. Cette guerre invisible France-Russie, Jeune Afrique la qualifie de « Guerre froide 3.0 ». Cette « guerre froide 3.0 » est une guerre de l’information, dont l’un des objectifs est, pour un camp, d’acquérir une supériorité par des méthodes d’influence et de propagation de messages favorables à ses desseins stratégiques, y compris des messages de désinformation ou des « fake news ».

Personne ne peut reprocher à la Russie d’avancer ses pions. Poutine le fait sur le registre dangereux d’une guerre civilisationnelle qui dénonce la décadence de l’Occident et son comportement prétendument néocolonialiste. Il semble ainsi offrir une troisième voie entre un Occident de plus en plus contesté et une Chine qui consolide son emprise sur l’Afrique. Si l’Afrique n’a pas à choisir entre la Russie, la Chine ou l’Occident, certains ont préféré s’enfermer dans un camp. Le Malien Assimi Goïta et le Centrafricain Faustin-Archange Touadéra sont définitivement prorusses. L’Histoire nous dira s’ils ont raison.

Proche de Poutine, Prigojine a créé la milice privée Wagner, présente en Afrique.

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université –  Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches du l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@agriquepartage.org

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