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Russie : comment Evgueni Prigojine a fondé Wagner, l’armée de l’ombre

Lu pour vous

 

https://www.lejdd.fr/ Alexandra Jousset et Ksenia Bolchakova 30/11/2022 à 11:05, Mis à jour le 30/11/2022 à 13:08

 

ENQUÊTE 3/3 - Comment un délinquant de Saint-Pétersbourg est-il devenu le bras armé du Kremlin, à la tête de la milice Wagner et responsable des campagnes de fake news qui déstabilisent les démocraties ? Retour en trois épisodes sur le parcours de l’homme des basses œuvres de Poutine.

Evgueni Prigojine est une nouvelle espèce de businessman, un « entrepreneur d’influence », selon les termes de Kevin Limonier (maître de conférences en études slaves à l’université Paris-8). Pour s’imposer dans le sérail politique russe, il a dû prouver sa loyauté à Vladimir Poutine en acceptant des tâches ingrates que d’autres oligarques, plus en vue, refusaient d’effectuer. La création d’un groupe de mercenaires Wagner est l’une d'entre elles. En échange, il a pu s’enrichir grâce aux marchés publics. Avoir les mains libres dans toutes ses opérations en Russie, comme à l’étranger.

« Fermes à troll » et influence médiatique

« Ce rôle d'influenceur commence il y a onze ans », précise Colin Gérard, doctorant à l'Institut français de géopolitique et spécialiste des stratégies d'influence informationnelle de la Russie. « Le régime de Poutine est contesté dans la rue par des manifestants qui lui reprochent d’avoir truqué les élections législatives de décembre 2011. Prigojine va monter une opération pour dénigrer l'opposition, la décrédibiliser via la publication de fausses informations ». Naissent les premières « fermes à troll » de Prigojine, qui vont défrayer la chronique quelques années plus tard. En 2016, la plus connue d’entre elles, l’IRA, Internet Research Agency, va jouer un rôle inattendu lors des élections américaines de 2016.

Le rapport du procureur américain Mueller établit que la Russie, à travers l’IRA, s’est infiltrée dans le processus électoral américain via une opération de propagande et de désinformation pour faire élire Donald Trump. Opération renouvelée à l’occasion des mid-terms de 2018, puis des élections présidentielles de 2020. La veille des élections de mi-mandat en novembre 2022 aux États-Unis, ­Prigojine a d’ailleurs assumé cette stratégie sur ­Telegram : «Nous nous sommes ingérés, nous le faisons et nous allons continuer de le faire. De façon chirurgicale, d’une manière qui nous est propre.» 

Lire aussi - Russie : la métamorphose d'Evgueni Prigojine de délinquant de Saint-Pétersbourg à la tête de la milice Wagner

Ces campagnes de propagande sur internet ont pour but d’enflammer les esprits, de semer le chaos dans nos démocraties en provoquant les différentes communautés sur les réseaux sociaux et surtout de mobiliser les « trolls » contre l’Occident. Des manœuvres qui ont valu au « chef de Poutine » de figurer sur la liste des 13 personnes inculpées par la justice américaine pour « complot en vue de tromper les États-Unis ».

En 2019, l’IRA est dissoute et transformée en un groupe de médias qui a pignon sur rue. La holding « PATRIOT ». Elle réunit plus de 135 journaux et sites web qui poursuivent les opérations d’influences de Prigojine, cette fois-ci légalement. Mais la ligne éditoriale reste fidèle aux principes de base : un discours anti-occidental et un soutien indéfectible à la politique menée par le président Poutine. Ce moment marque un tournant dans la façon dont Prigojine va mener ses affaires. Il sort du bois et prend ses aises. Il est plus que jamais à l'initiative, sur des terrains compliqués ou le pouvoir russe aurait hésité à placer des pions officiels.

L'Afrique en ligne de mire 

Dans sa ligne de mire, l’Afrique, ses richesses minières et agricoles. Là encore, son nez et son opportunisme vont le porter bien plus loin qu’il ne l’avait imaginé. Fort de l'expérience syrienne, où ses mercenaires de 2015 à 2017 ont repris aux islamistes de Daesh le contrôle des champs de pétrole, contre 25 % des bénéfices d’exploitation, Prigojine imagine un schéma similaire, une offre pour dictateurs africains à la dérive. Il leur propose les services de son armée de mercenaires en échanges d'accès aux ressources minières. Aux autorités russes, il vend la stratégie d’une implantation à moindre coût pour le Kremlin en Afrique, et obtient du ministère de la défense une aide logistique pour y déployer ses hommes. Ainsi qu’une aide matérielle sous forme d'équipements et armements. C’est suivant ce modèle que dès 2018 - Prigojine s’implante en Centrafrique. Ses mercenaires repoussent les rebelles qui marchent sur Bangui. Ils assurent la garde personnelle du président Faustin Archange Touadera, pendant que les sociétés contrôlées par l’homme d’affaire mettent la main sur les plus gros gisements d’or et de diamants du pays.

Ses ambitions africaines rejoignent celles du président russe. En octobre 2019, Vladimir Poutine réunit tous les chefs d'État africains à Sotchi. Un sommet qui marque le début d’une bataille féroce pour récupérer sa place sur le continent et y défier les puissances occidentales. En premier lieu desquelles, la France. Evgueni Prigojine avait su anticiper les désirs de son maître en y déployant ses équipes. En Libye, d’abord, où ses troupes participent en toute discrétion, aux côtés du Maréchal Haftar - un proche de Mouammar Kadhafi, homme fort de l’Est du pays - à la bataille de Tripoli. Une bataille qui sera perdue fin 2019, mais les paramilitaires russes restent présents dans le sud pays à Al-Jouffra. Une base militaire qui leur sert depuis de rond-point logistique pour le déploiement des Wagner ailleurs en Afrique. C’est de là qu'ils partent en RCA. Et depuis janvier 2022, se déploient au Mali, ou plus de 1200 hommes sont venus remplacer l’armée française et son opération Barkhane. « L’Afrique est un endroit essentiel pour Evgueni Prigojine. C’est pour cela qu’il y a maintenu ses meilleurs commandants. Alors qu’en Ukraine, il envoie des prisonniers qui se font déchirer par des bombes et des combats à longue distance, il a préféré garder ses bons lieutenants pour les pays où ils peuvent faire la différence, où savoir se battre est important », analyse Marat Gabidulin.

Lire aussi - L’irrésistible ascension d’Evgueni Prigojine, businessman proche de Poutine à la tête de la milice Wagner

Pour mener cette lutte contre l’Occident, Evgueni Prigojine a pensé un système bien plus complexe que la simple utilisation de mercenaires. On a souvent comparé Wagner aux compagnies militaires privées américaines comme BlackWater qui a officié en Irak et Afghanistan dans les années 2000, mais à part l’utilisation de gros bras pour faire le « sale » travail, le rapprochement s’arrête là. Tout d’abord, la société américaine a une existence légale contrairement à Wagner. Des poursuites ont pu être engagées contre des Américains responsables de carnages en Irak ou en Afghanistan. Il serait impossible en revanche de poursuivre des mercenaires russes pour les exactions commises sur le terrain. Mais surtout la principale différence entre ces compagnies occidentales et russes, réside dans le caractère protéiforme de la pieuvre inventée par Prigojine. « Tout est son idée, cette guerre hybride, les fermes à troll, l’utilisation de la propagande, aux côtés des paramilitaires », nous affirme Marat Gabidulin. En plus de se battre, Prigojine désinforme et manipule. Dans un document interne à Wagner que nous avons pu nous procurer, et qui date de 2018, cette stratégie est clairement énoncée. Ce document, intitulé « Stratégie de développement de la division africaine de la compagnie », liste les outils à mettre en œuvre par les employés de Prigojine dans les pays africains ou la force Wagner est déployée.

Il s’agit par exemple de favoriser « la formation d’une attitude négative envers les puissances européennes pour les crimes commis pendant la période de domination coloniale » ou encore de « vulgariser l’idée que la pauvreté des pays africains est associée aux activités des pays européens », comme la France. Dans ces pays apparaissent également des cellules de manipulation de l’information. En Centrafrique, elle s’appelait le BIC, le bureau information et communication, installé dans le Palais présidentiel, au cœur du pouvoir. « On a publié beaucoup de contenu anti-français parce que lorsque les russes sont arrivés, ils ont apporté avec eux une politique résolument anti française et ça a eu beaucoup d’impact », raconte Ludovic Lédo, un ancien membre de cette cellule, qui a dénoncé la collusion entre les russes et le Président centrafricain, et qui vit désormais caché en France. « Les Russes nous ont demandé de publier ce contenu. Ils nous présentaient la France comme le colonisateur qui pillait le pays, qui ne voulait pas qu'il y ait de la stabilité dans le pays, qui entretenait les groupes rebelles. Ils nous ont même ramené des images qui avaient été prises au Mali et ils nous demandaient de les publier et de faire comme-si elles venaient de République Centrafricaine ». 

Des opérations délocalisées 

Bon stratège, Evgueni Prigojine sait toujours adapter son modèle. Dans un premier temps, les opérations de manipulation de l’information étaient principalement pilotées depuis Saint-Pétersbourg. Puis petit à petit, ces opérations de propagande ont été délocalisées et lancées directement depuis les territoires africains où Wagner s’est implanté ou tente de s’implanter. Des « fermes à troll » dédiées à la création de ces fake news sont aujourd’hui basées au Mali, au Sénégal ou au Bénin. « On note cette évolution. Il y a deux raisons à cela, d’abord parce que quand on emploie des locaux c’est moins détectable par les services de renseignement ou les journalistes d’investigation, et aussi cela crédibilise les opérations d’influence. Au Mali ceux sont des vrais maliens qui gèrent ces comptes. D’autre part, délocaliser sur place ça coûte moins cher que d’employer des russes à Saint-Pétersbourg, et il ne faut pas oublier qu’Evgueni Prigojine est avant tout un homme d'affaires. »

Au Mali, l’armée française a déjoué une opération de désinformation lors du retrait des troupes de l’opération Barkhane de la base de Gossi en avril 2022. À peine quelques jours après le départ des Français, apparaît une vidéo sur les réseaux sociaux montrant des corps ensevelis sous le sable et où un homme désigne ce charnier comme étant l’œuvre des soldats tricolores. La France, par le biais de son État-major divulgue alors une vidéo prise par un drone qui prouverait que ce charnier a en réalité été fabriqué deux jours après le départ des français. La publication de ce faux charnier est « d’après nos informations le fait du groupe Wagner », assure Pascal Ianni, le porte-parole du chef d’Etat Major des armées. « Le but est simple : décrédibiliser les forces françaises et alimenter le sentiment anti-français dans la région ».

Ces campagnes ont eu des conséquences en dehors du champ virtuel. Par exemple, en novembre 2021, au moins deux personnes ont été tuées et 19 autres blessées au Niger lors d’affrontements entre des manifestants et un convoi militaire français en provenance du Burkina Faso, que les habitants tentaient de bloquer. Partout au Sahel, Evgueni Prigojine souffle sur les braises des rancœurs contre l’ancienne puissance coloniale française qui existent bel et bien sans la présence russe, donnant au sentiment anti-français de plus en plus d’ampleur.

" Le but est simple : décrédibiliser les forces françaises et alimenter le sentiment anti-français dans la région "

La France a mis du temps à réagir à ces attaques orchestrées par les services d’Evgueni Prigojine, mais les choses bougent. En janvier 2022, le secrétariat général de la défense nationale a mis en place Viginum, un organisme chargé de surveiller les ingérences numériques étrangères sur le territoire français. L’été suivant, deux cellules de lutte informationnelles ont été constituées, auprès de l’état-major des armées et au Quai d’Orsay. La France est désormais prête à riposter. «On nous apprend à l’école de guerre que la ruse est autorisée, mais que la perfidie est interdite. Nous avons le droit de tendre des pièges mais non de mentir», nous confiait un membre de ces cellules de riposte. Concrètement, les services français peuvent créer des faux profils mais s’interdiraient de disséminer des fausses informations. Mais respecter les règles est-il efficace face à un adversaire qui, lui, n’en respecte aucune ?​

Dans sa stratégie d’influence, Evgueni ­Prigojine finance aussi de nombreux films de propagande consacrés aux « exploits » des mercenaires russes. Touriste, Granit, Coup de soleil, Les Meilleurs en enfer des films de guerre façon blockbusters hollywoodiens, tournés sur les champs de bataille. ­Prigojine développe ainsi une sorte de soft power à la russe, ces films servant de campagnes de recrutement pour Wagner. Parallèlement fleurissent des BD, des magazines, et des chaînes Telegram comme «Reverse Side of the Medal» ou «Grey Zone» sur lesquelles les mercenaires postent des vidéos de leurs faits d’armes.

La dernière en date est d’une violence insoutenable. On y voit ­Evgeni ­Nuzhin, mercenaire du groupe ­Wagner qui s’est rendu à l’armée ukrainienne avant d’être renvoyé en Russie. Le lendemain de son retour au pays, il est exécuté à coups de masse par des soldats de ­Wagner. ­Prigojine légitime cette atrocité dans un message publié sur son compte Telegram : «Nuzhin a trahi son peuple et ses camarades.» Puis il menace: «Il ny a pas que des traîtres qui trahissent leur peuple et leur pays en abandonnant leurs fusils. Certains traîtres […] s’envolent avec leur jet…» 

" Le but de toute cette communication, c’est de donner à Prigojine une stature publique et de se faire bien voir de ­Vladimir Poutine "

Au fil des mois, alors qu’il était censé être une armée fantôme, le groupe Wagner laisse de plus en plus de traces. «Le but de toute cette communication, cest de donner à Prigojine une stature publique et de se faire bien voir de ­Vladimir Poutine», explique Colin Gérard. «Au cours de ses huit dernières années dactivité, Prigojine sest fait de nombreux ennemis. Si le ministère de la Défense russe, quil critique de plus en plus vivement, décide de le lâcher, il naura plus rien. Il compte sur le président pour sauver sa peau», conclut Marat ­Gabidullin. Entre la lumière et la mort, l’ex-bandit, jusqu’ici avide de discrétion, semble donc avoir choisi les pleins phares. Dernière opération de légitimation en date : la création de son propre parti politique – conservateur il va sans dire. Il devrait voir le jour dans les prochaines semaines afin de donner toujours plus de poids à Prigojine auprès de ­Vladimir ­Poutine. Une façon d’imposer durablement sa marque en Russie et de garantir pour de bon sa survie politique.

 

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